
Octave Crémazie – William Chapman

Tout poète, ici-bas, souffre depuis Homère.
La grande Poésie avait touché sa tête,
Et dans son âme avait déversé tous ses feux ;
Comme Ossian chantant debout dans la tempête,
Hardiment il chantait les exploits des aïeux.
Tout s’immortalisait en passant par sa stance :
Son vers audacieux lui servait de burin ;
Et les sons de son luth, tout bouillants d’éloquence,
Faisaient frémir les cœurs comme un clairon d’airain.
Devant lui s’étalaient de roses perspectives.
Pas un nuage noir n’estompait son beau ciel ;
Des cris d’enthousiasme, éclatant sur nos rives,
Sans cesse applaudissaient le poète immortel.
Mais, un jour, le destin le prit dans sa tenaille,
Lui déchira le cœur, et l’abreuva de fiel,
Puis, le foulant au pied, comme on foule une paille,
Alluma dans son âme un remords éternel.
L’orage l’emporta bien loin de sa patrie
Qui se couvrit de deuil et tristement pleura,
Loin du sol qu’il aimait avec idolâtrie,
Et que jamais peut-être il ne refoulera.
Et les vieux guerriers morts, qu’avaient chantés sa lyre,
La nuit de son départ, quittèrent leurs tombeaux,
Et, rassemblés au bord du grand fleuve en délire,
Firent entendre au loin de lugubres sanglots.
Oh ! quel deuil maintenant pour cette âme si haute,
Quel chagrin pour ce cœur que nul n’a consolé !
Comme est toujours cuisant le regret de sa faute,
Comme est amer et dur le pain de l’exilé !
Ne plus jamais ouïr la voix de ceux qu’il aime,
Ne plus voir le beau ciel qu’il nous faisait chérir,
Ne pouvoir se nommer, rougir de son nom même,
Ne plus toucher son luth… Bon Dieu ! qu’il doit souffrir !
Et puis, pour ajouter à ses douleurs amères,
Tous ses vieux souvenirs s’éveillent dans son cœur,
Et ses rêves dorés et ses roses chimères
Étalent sous ses yeux leur fantôme moqueur.
Et, dans ses nuits, toujours quelque terrible songe
Tourmente son esprit déchiré par l’affront…
Quand donc cessera-t-il de boire son éponge ?
— Quand la mort, qu’il appelle, aura broyé son front.
Alors luira pour lui la sainte délivrance :
L’Océan nous viendra rapporter son tombeau,
Viendra réaliser sa suprême espérance…
— Pour ceux qui survivront, que ce jour sera beau !
Alors, dans son cercueil, sous son froid mausolée,
Ses os tressailleront de joie et de bonheur,
Car il viendra d’entendre une fanfare ailée
Annonçant dans les airs le grand jour du Seigneur !
Car l’ange du pays, à genoux sur sa tombe,
Aura laissé tomber de son luth couronné
Ces mots plus caressants qu’un soupir de colombe :
« Poète, dors en paix !… ton crime est pardonné !























