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Les Moutons – Maurice Rollinat

Les Moutons – Maurice Rollinat

Grimpeurs, vifs malgré l’embonpoint ;
Buissonniers, — dans le paysage
Accrochant leur laine au passage
Et semant leur odeur de suint ;

Toison d’un blanc sale, ou bien rousse,
Ou toute noire, ­— l’œil bombé,
Vitreux, de longs cils embarbé ;
Une humeur que rien ne courrouce ;

Crottes en grains de chapelet
Par monts et par vaux propagées ;
— Ovales et brunes dragées
De la pie et du roitelet : —

Cri tendre exprimant tout, la peine,
L’amour, la peur, — cri saisissant
Qui rappelle par son accent
L’enfance de la plainte humaine :

À grands traits, voici présentés
Les pauvres moutons domestiques,
Emblèmes des douceurs mystiques
Et des saintes humilités.

Chacun broute ou plutôt broutoche,
Tant c’est bref, saccadé, menu.
À grelottement continu,
Mécanique, leur museau pioche.

Un bruit ? vite se dépêchant,
À suivre sa piste ils s’attardent ;
Puis, ils reviennent et regardent
À la barrière de leur champ.

Ou bien encore, ils vont se mettre
À lutter : si fort est le choc
De leurs fronts durs comme le roc,
Qu’on l’entendrait d’un kilomètre.

L’été, l’hiver, dans le bonheur
Ou dans l’ennui de la campagne,
Leur doux bêlement accompagne
Le berger qui chante en mineur.

Routiers des grands espaces rudes
Et des creux où l’ombre s’endort,
Ils deviennent, par un temps mort,
Le mouvement des solitudes.

La nature qui, jour et nuit,
Fond leurs couleurs avec ses teintes,
Harmonise encore leurs plaintes
Avec son silence et son bruit.

Ils s’amalgament à leurs hôtes :
Maigres moutons, rocs rabougris
Sous la laine ou le lichen gris
Ont le même aspect sur les côtes.

Le vieux cimetière les voit
Pâturer l’herbe de la tombe ;
Ils visitent le mur qui tombe
Et la citerne au souffle froid.

Tondus ou foisonnant de laine,
Au loin leur brumeux ondoiement
Forme un vermineux grouillement
Sur la montagne et dans la plaine :

En voici paître aux environs
D’une humble rivière qui songe,
Où le reflet du soleil plonge
Sous des zigzags de moucherons ;

L’herbe cuit, les hauteurs sont bleues ;
Les arbres baignent dans l’azur :
L’horizon si souvent obscur
S’est découvert à plusieurs lieues.

Les agneaux tettent les brebis
Que l’agenouillement délasse :
La chèvre à l’ombre se prélasse,
Entre les béliers ébaubis.

Mais le brusque vent des orages
Rembrunit ce luisant tableau ;
Et les cieux sont couleur de l’eau,
Les moutons couleur des nuages.

L’éclair brûle, ils vont aveuglés
Par ce tortueux luminaire,
Mêlant aux rumeurs du tonnerre
De grands bêlements désolés.

La pluie éparpille la troupe ;
Ils cherchent longtemps autour d’eux,
Et tout penauds, seuls, deux à deux,
Ou ramassés par petit groupe,

Gagnent les coins pour s’y cacher :
Leur blottissement se recueille,
Ici s’abritant d’une feuille,
Et là du rebord d’un rocher.

Et saison grise ou saison verte,
Dès qu’il pleut, les retrouve ainsi :
Le col bas, le dos rétréci,
Les yeux mi-clos, la jambe inerte.

Par les jours chauds et quelquefois
Par les temps secs de la froidure,
Quand la terre est sonore et dure,
Sur une route, au long d’un bois.

Au fond d’un chemin de traverse.
Vous entendez derrière vous
Comme un roulement de cailloux
Précipités par une averse…

Ce sont des moutons détalant
Devant le chien qui les rassemble,
En bloc, trottinant tous ensemble,
Pied contre pied, flanc contre flanc.

Ceux des grandes plaines mouillées
Du sol chauve, aplati, géant,
Espèce de terre-océan
Dont les vagues seraient caillées,

Ceux-là se consument d’ennui
Près du vieux berger qui les garde,
En plein jour, forme aussi hagarde
Que le fantôme en pleine nuit.

À ces moutons l’horrible extase
Et le vertigineux repos !
Pour distraction ? des crapauds !
Et pour litière, de la vase.

Ceux des montagnes, constamment
Grisés d’air pur et de lumière,
Vivent le rêve de la pierre,
De la neige et du firmament.

Leur pâtre dans sa maisonnette
Les oublie, ayant pour tout soin
D’écouter seulement de loin
Tintinnabuler leur sonnette.

S’ils ne trouvent pas d’autres mets
Que de la bruyère qui souffre,
Ils peuvent boire au fond du gouffre
Et ruminer sur les sommets.

Ceux du val ont pris l’humeur triste
À flairer dans le vent des bois
L’odeur du loup, spectre sournois
Qui vient toujours à l’improviste.

L’été les fait toujours joyeux,
Satisfaits, matins, sans alarmes :
Leurs silhouettes sont des charmes,
Où qu’elles surgissent aux yeux ;

Mais leur rencontre vous étonne,
Vous saisit dans un lieu perdu,
Sous le ciel tout d’ombre tendu
Certaines nuits de fin d’automne.

Alors, l’effet d’un bêlement
Ou d’une toison ténébreuse
Est subi par l’âme peureuse
Presque surnaturellement.

Leur présence en telle contrée,
Près d’un étang, d’un carrefour,
Dégage un fantastique sourd,
Comme une vague horreur sacrée.

Et monotone va leur sort :
Reconsidérer la nature,
Y reprendre marche et pâture,
Y rebêler jusqu’à la mort.

Hélas! savent-ils qu’ils se leurrent
En se disant qu’ils mourront bien
De vieillesse, comme le chien ?
Mystère ! mais souvent ils pleurent.

Ils ont des larmes dans la voix
Comme ils en ont sous les paupières :
Le soir, au bord des fondrières,
On les surprend plus d’une fois,

Écrasés par leur songerie,
Confondus, béants, semblant voir
Le coutelas de l’abattoir
Et l’étal de la boucherie.

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