
Les billes perdues. – Marceline Desbordes-Valmore
Une solitude affreuse régnait dans la maison paternelle quand il y
rentra. Il semblait que tout fût mort. La nuit tombait, les meubles
étaient sombres et reprochants. Le père d’Oscar courait à la recherche
de son fils depuis le matin. Sa mère, la douleur dans l’ame, était
également sortie pour découvrir son cruel enfant!…
La rue était large, dépeuplée, ironique. Elle semblait dire avec une
mine glaciale:
–Rentrez, monsieur, j’ai bien l’honneur de vous saluer!
L’épicier, les bras croisés, sur sa porte, inspectant, à la fin du jour,
tous les scandales à la portée de son investigation, railleur comme la
rue que reconnaissait à peine le paria volontaire, l’épicier ôta sa
casquette avec la dérision écrasante de cette apostrophe:
–Ah! mon estimable voisin, enchanté de vous revoir. Si vous avez besoin
d’excellentes figues, de raisins de caisse pour vous remettre de vos
voyages, dites à votre père que j’en vends. Il doit être bien content de
vous, il vous en achètera.
Les jambes d’Oscar rentraient sous lui.
La vieille Léonore, qui tricotait à la lampe dans l’arrière-boutique,
fut prise d’un grand saisissement à la vue du petit garçon.–Croyez moi,
dit-elle en préparant un bon souper à son guide harassé de fatigue,
croyez-moi, Oscar, montez dans votre chambre et couchez-vous. Ce soir,
votre père sera encore bien fâché, votre mère n’osera vous pardonner
devant lui. Venez avec moi; ce souper que je vous porte, vous le
mangerez en vous couchant, et qui vivra verra! Oscar monta sans proférer
une parole.
Son pain fut très-amer ce soir-là, ainsi que tout ce que la vieille
Eléonore avait monté pour manger.
Au milieu de sa mélancolie, à demi-déshabillé sur son lit, où l’on
voyait à peine clair par une petite fenêtre, et par un reflet de la
lune, abîmé dans mille pensées de crainte pour demain! d’espoir dans
la clémence de sa mère, de son père offensé, et de son Dieu fléchi,
une fraîche idée se glissa dans la mémoire d’Oscar: Ses billes! tout
l’avenir s’arrangea devant ses yeux. L’argent était dévoré, le chapeau
disparu dans le naufrage, mais ses billes! si polies, si bien veinées,
si transparentes qu’on pouvait regarder le soleil et la chandelle au
travers.–Oh! mes billes comptons mes billes! et il s’assit avec un
soupir plein d’aise et de dilatation.
Tout le monde savait, avant ce jour affreux, que les heures innocentes
d’Oscar n’avaient pas de plus doux loisirs que l’examen de ces jolis
marbres ronds; que c’était sa fortune, ses rentes; qu’il les comptait
cent fois par jour; en mangeant, ce qui le faisait gronder; à l’école,
sous son livre, ce qui le faisait mettre en pénitence, enfin partout, et
comme vous voyez jusqu’au fond de ses remords.
Jugez comme il fut triste quand il n’en retrouva plus que deux, après
avoir parcouru avec effroi tous les coins de sa poche, d’une immense
poche, qui pouvait passer pour un sac, et qu’Eléonore avait la bonté de
recoudre souvent, car c’était un entrepôt qui suivait Oscar dans toutes
les démarches de sa vie. Malheureusement dans cette dernière aussi! il
est à présumer que les secousses du cheval errant avaient fait sortir
ces petites richesses roulantes… Oscar se renversa sur son oreiller,
qu’il inonda de ses larmes et s’endormit désenchanté de ce monde, où les
fautes s’expient par de si grandes souffrances. Il avait dit: Tout est
fini pour moi! et il était entré dans un profond sommeil.
Ce fut ainsi que le trouva sa mère, quand elle monta, non pour punir un
crime qu’elle n’avait jamais prévu, qui ne faisait point partie de ceux
enfermés dans son code pénal de mère et qu’elle remettait à Dieu; mais
quand elle ne put résister enfin à venir s’assurer si c’était bien lui!
bien son enfant perdu tout un jour… C’était lui! mais qu’il était
changé! comme sa mère le reconnut avec tristesse, lorsqu’après avoir
approché bien doucement, bien doucement une lumière auprès de son lit,
elle le vit humecté de larmes, barbouillé de la poussière des voyages,
et les cheveux mêlés comme s’il se fût battu avec cent chats!
Le coeur de cette mère ne put résister. Elle pleura comme il avait
pleuré, avec plus de douceur toutefois, car elle retrouvait son cher
enfant! Aussi laissa-t-elle tomber, avant de sortir, le baiser du pardon
sur le front souillé d’Oscar. Elle retourna près de son mari, qui
se promenait en long et en large dans le magasin, songeant d’un air
soucieux au châtiment que méritait son fils.
Elle parla tant, tant! sa voix était si bonne, si suppliante, si
craintive qu’elle entra dans la colère de l’homme grave et blessé. Il
répondit:
–Couchez-vous; car vous me rendez aussi faible que vous-même!
Elle bénit Dieu! et se coucha délassée.
IV.























