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La vengeance Huronne – William Chapman

La vengeance Huronne – William Chapman

Nous sommes sur les bords du Saguenay sauvage.
Il est nuit. Caressant le sable du rivage,
Des baisers de son flot, le grand fleuve s’endort,
Et le vent parfumé des solitudes vierges,
Soufflant légèrement dans les bouleaux des berges,
Chante comme une harpe d’or.

Comme un boulet d’argent, comme un ballon d’opale,
La lune à l’horizon verse son reflet pâle
Sur la mousse des bois, dans les nids des oiseaux,
Et, comme pour lui faire un cortége de reine,
Chaque étoile, allumant sa torche aérienne,
Mire ses lueurs dans les eaux.

Nul bruit dans la forêt ne trouble le silence
Des arbres assoupis dont l’ombre se balance
Dans les plis lumineux du courant argenté ;
Seul, d’instant en instant un cri de bête fauve,
Ou le chant d’une grive ou le vol d’une mauve
Fait tressaillir l’immensité.

II.

Mais quelle est cette forme indéfinie et vague
Qu’on apperçoit, là-bas, sur l’azur de la vague ?…
Elle avance… on dirait un canot indien,…
Mais aussi c’en est un que la nuit environne :
Il porte dans ses flancs une jeune huronne
Avec un trappeur canadien.

Où vont-ils done ? Fuyant le wigwam de son père
Maudissant les enfants de la race étrangère
Qui chasse dans ses bois, la belle Sidéra
A suivi son Louis, l’objet de tous ses rêves,
Et tous deux vont cherchant sans repos et sans trêves
Un prêtre qui les bénira.

Nonchalamment couchée au fond de la pirogue,
L’Indienne sommeille, et, chantant son églogue,
L’onde amoureusement la berce sur son sein,
Et la brise de mai, rafraîchissante haleine,
Joue avec ses cheveux dont les tresses d’ébène
Trempent dans l’eau comme à dessein.

Poussé par l’aviron de l’homme au blond visage,
Derrière lui laissant à peine un blanc sillage,
Comme un vol de pluvier l’esquif de bonleau fuit ;
Cependant tout à coup il a changé de route ;
Il s’approche du bord d’où tombe goutte à goutte
Les douces larmes de la nuit.

Ils abordent enfin sur des mousses fleuries.
Amassant du bois mort et des feuilles flétries,
Au pied d’un hêtre énorme ils allument un feu,
Et puis sur un lit fait de soyeuses fourrures,
Ils se couchent tous deux mêlant leurs chevelures
Sous l’oeil limpide du ciel bleu.

III

Oh ! quel charmant duo caché par les bois sombres !
Le brasier, projetant sur les rameaux leurs ombres,
Leur donnait un éclat étrange et surhumain ;
Ils se parlaient tout bas, d’une voix argentine,
Et parfois un soupir soulevait leur poitrine,
Et leur faisait serrer la main.

Quelquefois ils avaient des moments de folie,
Et l’enfant des forêts, étalant l’ironie
Du petit mocassin chaussant son pied mignon,
S’éclatait, en voyant l’étrange silhouette
Des souliers de Louis, qui tout près se reflète
Sur le velours vert du gazon.

Puis, un instant après, ils devenaient moroses ;
Car ensemble ils songeaient que toujours sous les roses
Il est des aiguillons qui peuvent nous blesser,
Que souvent le serpent parmi les fleurs se vautre…
Alors ils se pressaient dans les bras l’un de l’autre,
Et se pâmaient dans un baiser.

IV.

Abîmés qu’ils étaient sous le poids de leurs songes
Berçant leurs cœurs si purs, de leurs roses mensonges,
Ils avaient oublié le brasier presque éteint.
Le chasseur se leva pour remuer la cendre :
Comme il allait s’asseoir, il crut alors entendre
Le bruit d’un pas dans le lointain.

Dans sa veine un frisson jeta son froid de glace ;
Mais, pour mieux s’assurer, il déserta sa place,
Fit quelques pas… mais tout dormait dans la noirceur.
« Tu deviens fou, lui dit la fille des savanes,
« C’est le vent secouant les branches des platanes
« Qui vient de te donner la peur ! »

Louis hocha la tête et se rassit près d’elle,
L’esprit tout obsédé d’une frayeur mortelle,
Le front brûlant, et l’oeil scrutateur et distrait.
Soudain un nouveau bruit a rompu le silence…
Et puis tout près un coup de feu sinistre, immense,
Réveille en sursaut la forêt.

En l’entendant, tous deux s’élancent vers la plage ;
Mais ils cherchent en vain à travers le feuillage…
Triste déception ! le canot n’est plus là.
Pour la sauver, l’amant prend dans ses bras l’amante,
Comme autrefois Chactas, courant dans la tourmente,
Portait sur son sein Atala.

Comme le cerf atteint par la flèche sifflante,
Dans sa course suivi d’une meute hurlante,
Le coureur des bois va d’un pas mal assuré,
Et, pour ne pas blesser l’enfant évanouie,
Il n’avance qu’avec une peine inouie
Au travers de l’épais fourré.

Mais ses forces bientôt trahissent son courage ;
Laissant tomber la vierge, il se jette à la nage ;
Mais, comme il va toucher le bord où l’espoir luit,
Un second coup de feu fait trembler le rivage,
Puis aussitôt le fleuve avec un cri de rage
Referme sa vague sur lui.

V.

Quand l’Indienne ouvrit sa paupière rougie,
Et qu’elle s’éveilla de cette léthargie
Qui lui cachait encor la mort de son amant,
Comme pour le toucher, étendant sa main brune,
Elle vit un vieillard à ses pieds, sur la dune,
Et qui pleurait amèrement.

Se croyant le jouet d’un rêve fantastique,
Elle n’osa parler. Dans sa pose extatique,
On eût dit du sommeil le génie enchanteur.
Mais tout à coup elle a reconnu son vieux père,…
Comme l’oiseau tremblant sous l’oeil de la vipère,
Elle frissonna de terreur.

L’Indien, promenant son œil hagard, farouche,
Sur la fatale enfant assise sur sa couche,
Au brasier alluma l’écorce d’un bouleau,
Puis, s’avançant vers elle, il dit : « Tu vas me suivre » !
Et la vierge, marchant comme fait la femme ivre,
Le suivit sur le bord de l’eau.

VI.

Là-bas, sur un rocher dont l’orgueilleuse cime
Pend comme une aire d’aigle au dessus d’un abîme,
D’un pied nerveux et sûr le huron est monté
Entraînant Sidera mourante, exténuée…
La lune, à ce moment, derrière une nuée
Dérobe sa douce clarté.

À voir là ce jongleur debout, la tête nue,
L’œil errant tour à tour de la vague à la nue,
Semblant remercier le dieu qui le guida
Où sa vengeance vient de faire une victime,
On dirait Ségenax qui pleure sur le crime
De la druidesse Velléda.

Tout à coup relevant, d’une main délirante,
Sa fille infortunée à ses genoux mourante,
Il attache à son pied un énorme caillou,
Et puis, tendant son bras sur le gouffre de l’onde,
Il parle, et ses accents, sous la forêt qui gronde,
Se mêlent aux cris du hibou :

VII.

« Fleuve, te souvient-il des jours de mon enfance,
« De ces jours où, le cœur débordant d’espérance,
« J’aimais à m’enfoncer sous l’ombre des sapins,
« Quand mon aïeul, armant mon bras d’un arc de frêne,
« M’emmenait, au printemps, chasser l’ours ou la renne
« Qui venait boire à tes bassins ?

« Te souvient-il du temps où, libre comme l’aile
« Des oiseaux, ma peuplade, aux manitous fidèle,
« Comptait autant de fils que tu comptes de flots ?
« Du temps où, désertant ta nappe transparente,
« Nos guerriers s’endormaient, sous l’ardeur enivrante
« Du soleil, dans tes verts flots ?

« Hélas ! depuis le jour où les Pâles-Visages
« Sont de leurs grands canots descendus sur nos plages,
« Tout a changé pour nous ; et la feuille des bois
« Cache de nos sentiers la trace décroissante,
« Et de notre tribu, jadis toute puissante,
« Bientôt va s’éteindre la voix !

« Ne pouvant supporter leur arrogance extrême,
« J’avais fui jeune encor ces hommes au front blême
« Qui tremblent attachés au poteau de la mort ;
« J’avais planté bien loin ma cabane coquette,
« Et seul l’aigle des monts connaissait ma cachette
« Sous les vastes forêts du nord !

« Je vivais isolé, la tristesse dans l’âme,
« Trouvant le miel sans goût et le soleil sans flamme ;
« Mais, un jour, tout changea : dans son vol triomphant,
« Le bonheur tout à coup s’abattit sur ma tente :
« Ma compagne, depuis bien longtemps dans l’attente,
« Me mit dans les bras une enfant.

« Oh ! dans son frais berceau que ma fille était belle !
« Qu’elle était belle à voir pendue à la mamelle
« Comme l’abeille d’or à la lèvre des fleurs !
« Comme sa voix d’oiseau caressait mon oreille !
« Comme je m’attristais, quand, dans mes nuits de veille,
« Son œil si pur versait des pleurs !

« Mais mon enfant grandit !… Un jour que la tempête
« Faisait aux bois courber et relever la tête,
« Un chasseur blanc entra sous mon toit interdit :
« Je le reçus au coin du feu de ma cabane…
« Hélas ! j’eusse mieux fait de lui broyer le crâne,
« De mutiler son corps maudit ?

« Sans ce démon, ainsi que l’onde claire et douce
« D’un ruisseau paresseux chuchottant sur la mousse,
« J’aurais vu de mes jours le courant ombragé…
« Mais cependant, malgré la douleur qu’il ma faite,
« Oui, malgré mon malheur, j’ai l’âme satisfaite,
« Car je suis a demi vengé !

« Car ma main en a fait une facile proie,
« Car celle dont le front sous ma colère ploie,
« Indigne de revoir mon wigwam désolé
« Où le chagrin tuera la malheureuse veuve,
« Va rejoindre bientôt son ament que le fleuve
« Dans son froid linceul a roulé ! »

VIII

Il dit, et, saisissant sa seconde victime,
En hurlant il la lance au milieu de l’abîme
Qui pousse en l’empoignant comme un cri de pitié…
Mais l’enfant aussitôt revient sur l’onde amère :
La pierre en tombant a dénoué la lanière
Enroulée autour de son pied.

Élevant son regard noyé par l’agonie
Sur le vieillard dont l’œil tout rempli d’ironie
Perce l’obscurité comme un ardent tison,
Elle s’écrie alors, d’une voix convulsive :
« Ô…mon…père…pardon !… »et l’écho de la rive
Redit dans le lointain : « Pardon » !

En attendant ces mots que sa fille lui jette,
L’homme des déserts sent une lame secrète
S’enfoncer dans son cœur devenu généreux :
N’écoutant que la voix du remords, il s’élance :
Il est trop tard le flot, fermant sa trappe immense,
La fait disparaître à ses yeux !

Quittant, d’un pas distrait, les flots frangés d’écume,
L’homme, devenu fou, retourne au feu qui fume,
Et là contre son cœur ajuste son mousquet ;
Aussitôt dans la nuit un brûlant éclair passe,
Un fracas formidable éclate dans l’espace,
Et puis tout s’efface et se tait.

IX

À quelque temps de là, côtoyant le rivage,
Deux voyageurs montés sur un canot sauvage,
Virent au pied d’un roc où le fleuve bruit
Deux cadavres qu’avaient déposés là les ondes :
C’étaient les deux amants qui dans les algues blondes
Dormaient leur éternelle nuit.

Dans le sable creusant à l’aide de leurs rames,
Ils les mirent tous deux à l’abri de la lame,
À l’ombre d’un sapin aux rameaux longs, flottants ;
Puis, plantant une croix sur leur fosse remplie,
Le front dans la poussière, et l’âme recueillie,
Ils prièrent là bien longtemps.

Et l’on dit qu’aujourd’hui, quand la brise est muette,
Le touriste, en rêvant le soir sur la dunette
Des grands palais flottants qui longent les galets,
Voit au-dessus du fleuve où l’étoile s’allume,
Deux fantômes charmants qui valsent dans la brume,
Mêlés aux jeux des feux-follets.

Et l’on dit que parfois, dans les nuits de l’automne,
Quand la rafale dit son refrain monotone
Et courbe des forêts les fronts échevelés,
Le passant croit ouïr comme une voix humaine
Et le bruit incessant de quelque énorme chaîne
Fouettant les rochers ébranlés.

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