
La porte du ciel. – Marceline Desbordes-Valmore

Comme le temps était fort beau le lendemain, bien qu’il fit froid d’une
dernière gelée, après que les leçons furent apprises, que l’active
gouvernante eut habillé ses quatres petites maîtresses qu’elle aimait
avec dévotion, on déjeuna de bonne heure, on sortit à pied tous
ensemble. La vieille Suzanne, chaudement parée, guidait ce petit
troupeau dont elle était fière, et Monsieur Sarrasin le suivait de près
avec la surveillance et la sollicitude d’un père.
Savez-vous où l’on allait avec tant d’empressement, tant d’espoir, que
pas un pied ne touchait terre? et pourquoi ces quatre visages doux et
charmants se levaient souvent pour regarder au-dessus des maisons le
ciel bleu suspendu, si pur, si haut au-dessus des cheminées des immenses
bâtiments de Paris? Pourquoi l’on avait embrassé sérieusement les
poupées en leur disant: au revoir! sans les emmener avec soi? Eh bien!
vous allez le savoir; car la personne qui a raconté cette histoire a
suivi toute la famille jusqu’à la barrière Montmartre; elle avait à
rendre aussi une pieuse visite là où montaient ces beaux enfants, ayant
chacun une couronne de fleurs passées au bras sous leur manteau brun.
–Oh! ma bonne Suzanne, où allons-nous? dit la petite Marceline qui ne
marchait pas encore d’un pas aussi ferme que les autres. Suzanne soupira
et n’osa répondre, car son maître gardait un profond silence. On monte,
on monte….. puis on aborde une grille devant laquelle monsieur
Sarrasin s’arrête, découvre sa tête; et dit:–Saluez, mes enfants, car
c’est ici la porte du ciel!
Les quatre petites filles obéirent avec un instinct de douleur et de
tendresse qui les fit ressembler à quatre anges de la piété. Suzanne se
détourna pour cacher ses larmes.–Ma bonne vieille Suzanne, poursuivit
monsieur Sarrasin, si vous ne pouvez nous suivre, vous nous attendrez
là.–Ah! monsieur! dit Suzanne avec une instance dans le regard, et
découvrant sous son tablier noir sa couronne à elle, qu’on ne lui avait
pas commandé d’apporter, monsieur! j’ai du courage, et je sais le
chemin! Dans votre absence depuis six mois demeurée toute seule, je
n’avais pas d’autre voyage à faire, et je venais!–Entrez donc, ma
fidèle Suzanne, entrez, mes petites chéries… Vous n’oublierez jamais
notre première promenade: elle est sérieuse; mais elle est pleine
d’espérance. Voyez que de fleurs!
Il y en avait, en effet, déjà beaucoup; et des arbustes, des plantes
vertes, des saules si bien entremêlés ensemble que la terre à cette
place ne se voyait plus qu’à peine.–C’est ici, mes filles, qu’il faut
attacher vos couronnes et vous mettre à genoux.
Ce que firent les enfants.
–Venez, leur dit-il, après qu’il eut prié au milieu d’eux et pour eux.
Venez! votre mère vous regarde; elle vous bénit.
La petite Marceline se précipita dans les branches et les hautes herbes
en criant:–où donc! où donc!
–Monsieur Sarrasin après l’avoir saisie dans ses bras, lui dit: je
te promets que nous serons tous réunis un jour et que nous irons la
rejoindre par la porte du ciel.–Merci! répondit l’enfant qui se coucha
triste sur son épaule, et qui redescendit avec son père au milieu des
sanglots de ses jeunes soeurs qui marchaient mieux qu’elle.
IV.























