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L’Homme qui aimait les femmes – François Truffaut

L’Homme qui aimait les femmes – François Truffaut
Un cimetière de Montpellier, en décembre. Autour d’une tombe, il n’y a que des femmes. Des brunes, des blondes, des jeunes et des moins jeunes, venues de partout, et qui ne se connaissent pas. L’homme qu’on enterre s’appelait Bertrand Morane ; il avait quarante ans, et chacune d’elles a compté pour lui. « L’Homme qui aimait les femmes », sorti le 27 avril 1977, commence par la fin, et raconte ensuite, à rebours, ce qu’était cette vie passée à les regarder, à les suivre et à les aimer.

Un film écrit entre deux prises

François Truffaut a écrit ce scénario loin de Paris, aux États-Unis, pendant les longues attentes du tournage de « Rencontres du troisième type », où Steven Spielberg lui avait confié le rôle du savant français Claude Lacombe. Il le termine avec sa fidèle collaboratrice Suzanne Schiffman et avec Michel Fermaud, puis le tourne à Montpellier, d’octobre 1976 à janvier 1977, en pleine lumière hivernale du Midi.

C’est son seizième long métrage. Il arrive après « L’Histoire d’Adèle H. » et « L’Argent de poche », et précède « La Chambre verte », avec laquelle il forme comme un diptyque sur l’obsession : d’un côté, un homme qui ne vit que pour ses morts, de l’autre, un homme qui ne vit que pour les femmes. Dans les deux cas, Truffaut filme une passion qui tient lieu de vie.

Charles Denner, l’homme de la situation

Le rôle a été écrit pour Charles Denner, et il est impossible d’imaginer quelqu’un d’autre. Truffaut l’avait déjà dirigé dans « La mariée était en noir » et dans « Une belle fille comme moi », et il avait été frappé, entre deux prises, de l’entendre parler des femmes avec une ferveur qui ne devait rien au cabotinage. Il en a fait Bertrand Morane.

Denner joue un ingénieur en aérodynamique, un homme sérieux, un peu raide, au visage anguleux et à la voix grave, qui n’a rien d’un séducteur de comédie. Il ne plaisante pas, il ne fait pas le beau, il ne ment presque jamais. Il regarde. Et c’est ce regard, intense et presque douloureux, qui fait tout le film. Bertrand ne collectionne pas les femmes : il les poursuit comme on poursuit une idée.

Denner a été nommé au César du meilleur acteur en 1978. Il ne l’a pas eu, mais c’est le rôle de sa vie, celui où l’on retrouve d’un coup toute sa carrière : le sérieux inquiet, la fièvre contenue, et une sorte de tendresse maladroite qui désarme.

Les jambes des femmes

Tout commence par un jeu de jambes. Bertrand voit passer une femme, ne voit que ses jambes, et les suit. Il relève un numéro de plaque, invente un prétexte, va jusqu’à provoquer un accrochage de voiture pour obtenir un rendez-vous. Il a une phrase pour cela, qu’il écrit dans son livre et que le film a rendue célèbre : « Les jambes des femmes sont des compas qui arpentent le globe terrestre en tous sens, lui donnant son équilibre et son harmonie. »

La formule est drôle, et elle est aussi un aveu. Bertrand ne cherche pas la femme idéale. Chacune est unique, chacune est irremplaçable, et c’est précisément pour cela qu’il ne peut s’arrêter à aucune. Truffaut filme cette poursuite perpétuelle avec une légèreté de comédie, mais il ne cache jamais ce qu’elle a de compulsif, ni ce qu’elle coûte.

Une galerie de femmes

Le film est construit comme un album. Chaque chapitre est une femme, et chacune est filmée avec le même soin. Il y a Hélène, la patronne d’une boutique de lingerie, jouée par Geneviève Fontanel, qui refuse Bertrand avec une franchise désarmante : elle n’aime plus que les hommes jeunes, et elle le lui dit. Il y a Delphine, jouée par Nelly Borgeaud, une femme mariée qui ne vit que pour le risque, qu’on retrouve en prison pour avoir tiré sur son mari, et que Bertrand va voir au parloir. Il y a Martine, jouée par Nathalie Baye, une voix d’abord, celle du réveil téléphonique, avant d’être un visage.

Il y a surtout Véra, jouée par Leslie Caron, la seule femme que Bertrand ait vraiment aimée et la seule qu’il n’ait pas su garder. Leur unique scène, une rencontre de hasard dans un hall d’hôtel, est le cœur secret du film : quelques minutes de conversation à voix basse, où l’on comprend tout ce que le livre de Bertrand ne dira pas.

Et puis, en amont de toutes les autres, il y a la mère. Bertrand enfant la regardait se préparer, s’habiller, sortir, et traverser l’appartement en combinaison sans jamais lui adresser un regard. Truffaut ne fait pas de psychologie lourde, mais il laisse cette image en place, comme une clé qu’on ne tourne pas.

Le livre et l’éditrice

Un jour, Bertrand décide d’écrire. Il tape à la machine, la nuit, le récit de toutes ces femmes, par peur d’oublier. Le manuscrit arrive chez un éditeur parisien, où une lectrice, Geneviève Bigey, le défend contre l’avis de ses collègues. Brigitte Fossey, dans ce rôle, apporte au film une intelligence calme qui tranche avec l’agitation de Bertrand. Elle lit en lui aussi bien qu’elle lit son livre.

C’est elle, au cimetière, dont on entend la voix. Elle est la narratrice, celle qui regarde cet homme de l’extérieur et qui comprend qu’il a cherché le bonheur dans le nombre, faute de savoir le trouver dans une seule. Le film est ainsi raconté par une femme, et c’est une femme qui a le dernier mot sur l’homme qui les aimait toutes.

Truffaut, Almendros et Jaubert

La photographie est de Néstor Almendros, qui donne à Montpellier une douceur de ville de province, ocre et grise, où les jambes passent et disparaissent au coin des rues. La musique est de Maurice Jaubert, compositeur mort en 1940, dont Truffaut avait repris les partitions pour « Adèle H. » et « L’Argent de poche », et qu’il emploie ici une troisième fois : une musique d’avant-guerre, mélancolique et élégante, qui donne à cette histoire de 1977 un air de déjà-vécu.

Truffaut lui-même apparaît au début, muet, parmi les silhouettes du cimetière. Le film doit beaucoup à sa manière de monter, en courtes séquences enchaînées par la voix off, qui tient de la nouvelle plus que du roman. On y retrouve le rythme vif de ses meilleures comédies, et cette façon de faire parler les personnages comme s’ils écrivaient.

Un succès discret et un remake

Le film a été présenté en compétition au festival de Berlin en 1977 et a réuni un peu moins d’un million de spectateurs en France. Aux États-Unis, Vincent Canby, du New York Times, y a vu une comédie « profondément humaine », digne d’Ernst Lubitsch. D’autres l’ont trouvé superficiel. Il a surtout inspiré à Blake Edwards un remake américain en 1983, « The Man Who Loved Women », avec Burt Reynolds et Julie Andrews, qui n’a gardé du film de Truffaut que le titre et le principe.

Conclusion : la mort par les jambes

Bertrand finit comme il a vécu. Dans une rue, il suit deux femmes, traverse sans regarder, et une voiture le renverse. À l’hôpital, immobilisé, il aperçoit une infirmière, tend la main vers elle, arrache ses perfusions et meurt. Truffaut filme cette fin sans pathos, presque comme un gag, et c’est ce qui la rend terrible : cet homme n’a jamais su faire autre chose.

Ce qui a vieilli, c’est le regard. Un homme qui suit des femmes dans la rue, qui note leurs numéros de plaque et qui provoque des accidents pour les aborder n’est plus tout à fait un personnage de comédie, et le film ne le voit pas toujours comme nous le voyons. Mais il le voit mieux qu’on ne croit : la narratrice le juge, les femmes lui résistent, et Véra lui dit en face ce qu’il a manqué.

Ce qui reste, c’est Charles Denner, et cette idée qui traverse toute l’œuvre de Truffaut, de « Jules et Jim » à « La Femme d’à côté » : on peut aimer passionnément, et passer à côté de l’amour. Bertrand Morane a aimé toutes les femmes. Il n’en a gardé aucune. Son livre, publié après sa mort, est le seul endroit où elles sont toutes réunies, et le film en est la plus belle page.

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