
José-Maria de Heredia — Trente ans pour cent dix-huit sonnets

1842 — 1905
Tous deux ils regardaient, de la haute terrasse,
L’Égypte s’endormir sous un ciel étouffant
Et le Fleuve, à travers le Delta noir qu’il fend,
Vers Bubaste ou Saïs rouler son onde grasse.
Antoine et Cléopâtre
Il a publié un seul livre de poèmes, à cinquante et un ans. Il contenait cent dix-huit sonnets, et il lui avait fallu trente ans pour les faire.
Les Trophées paraît en 1893. Le succès est foudroyant, l’Académie française suit l’année d’après. C’est l’un des rares cas où une vie entière de patience obtient exactement ce qu’elle visait.
Un Cubain au Parnasse
Né près de Santiago de Cuba en 1842, d’un père cubain d’origine espagnole et d’une mère française, il arrive en France à huit ans, y fait ses études, entre à l’École des chartes. Il restera toute sa vie français de langue et hispanique de mémoire.
Disciple de Leconte de Lisle, il devient la figure la plus rigoureuse du Parnasse. Sa doctrine tient en peu de mots : le poème doit être un objet, taillé, refroidi, définitif. Aucune confidence, aucun débraillé, pas un mot en trop.
Le sonnet comme machine
Son procédé est presque toujours le même et il ne lasse jamais : douze vers installent une scène — un tombeau étrusque, un récif de corail, des conquistadors sur un pont de navire — et les deux derniers ouvrent brusquement une profondeur.
« Antoine et Cléopâtre » en est l’exemple parfait. Toute l’Égypte s’endort pendant douze vers, et le sonnet se referme sur le regard du Romain qui voit, dans les yeux de la reine, « toute une mer immense où fuyaient des galères ». Actium est déjà là, dans un œil.
La famille
Il a eu trois filles, et elles ont épousé la littérature : Marie devint la poétesse Gérard d’Houville et la femme d’Henri de Régnier ; Louise épousa Pierre Louÿs puis Gilbert de Voisins. Sa maison était le centre d’une bonne partie de la poésie française de 1900.
Il est mort en 1905, conservateur de la bibliothèque de l’Arsenal, ayant fait exactement l’œuvre qu’il voulait — ce qui est rare, et peut-être un peu triste.
Choix de textes
- Antoine et Cléopâtre — Douze vers d’Égypte, et Actium tout entier dans un regard au dernier vers.
- Le Récif de corail — Un fond sous-marin décrit comme un orfèvre décrit une pièce.
- La Magicienne — Circé, traitée en objet précieux plutôt qu’en récit.
- Le Bain des Nymphes — La mythologie comme prétexte à une leçon de lumière.
- Soleil couchant — La Bretagne, chez le poète des tropiques et de l’antique.
- Michel-Ange — Un sonnet sur un sculpteur, par un poète qui sculptait.
- À un Triomphateur — La gloire romaine et ce qu’il en reste. Son thème constant.
- Les Bergers — L’idylle antique, refroidie jusqu’à devenir un bas-relief.
- Fleurs de feu — Les tropiques de son enfance, les seuls poèmes où perce autre chose que le marbre.
- Le Prisonnier — Un sujet oriental traité sans une once d’exotisme facile.
Pour le lire
Les Trophées (1893) — cent dix-huit sonnets, trente ans de travail, un seul livre.
Sa traduction de La Véridique Histoire de la conquête de la Nouvelle-Espagne de Bernal Díaz del Castillo — l’autre grand ouvrage de sa vie.
Élu à l’Académie française en 1894, un an après son unique recueil.
Guillain Méjane























