
Jean-Baptiste Chassignet — Vingt-trois ans, et déjà tout dit sur la mort

vers 1571 — 1635
Ou sont des grands Seigneurs les robes Consulaires
Les Augurs, & Tribuns, qu’un long deportement
La honte, l’infamie, & le bannissement
N’ait fait le tourne-dos des tourbes populaires ?
Ou sont des grands Seigneurs
En 1594, un avocat de vingt-trois ans publie à Besançon quatre cent trente-quatre sonnets intitulés Le Mespris de la vie et consolation contre la mort. Puis il se tait, plaide, devient conseiller au bailliage de Gray, et ne publiera plus que des paraphrases de psaumes.
Quatre cent trente-quatre sonnets. À vingt-trois ans. Sur un seul sujet.
Le baroque avant qu’on l’appelle ainsi
Ce qui frappe, ce n’est pas la noirceur — le XVIe siècle finissant en était plein — mais la précision physique. Chassignet ne médite pas sur la mort : il la regarde à l’ouvrage. La chair qui se défait, les os qui affleurent, le corps traité comme un objet en cours de démontage.
Il alterne cette anatomie avec une érudition immense — les cerfs qui vivent neuf cents ans, les corbeaux d’un siècle, les Thraces, les consuls romains — et un art consommé du ubi sunt, cette question médiévale : où sont-ils passés ? Chez lui elle ne console de rien.
Les fleurs ne meurent point, ainçois elles flaistrissent
La langue est celle d’avant la normalisation : « amirable », « proüesse », « ainçois », les mots pris là où ils sont. Cela déroute deux pages, puis on n’y pense plus.
Trois siècles et demi de silence
Le livre disparaît. Nerval en exhume quelques pièces dans une anthologie de 1830, ce qui prouve son flair mais ne suffit pas. Il faut attendre les travaux d’après-guerre sur la littérature baroque, ceux de Jean Rousset notamment, pour qu’on comprenne ce qu’on avait sous les yeux : l’un des plus grands poètes français du tournant du XVIIe siècle, resté trois cent cinquante ans dans un placard.
Il est mort en 1635, à Gray, où il avait passé sa vie à instruire des affaires. On ne sait presque rien de lui. Il reste quatre cent trente-quatre sonnets, et le Vagabond en héberge plus de deux cents.
Choix de textes
- Ou sont des grands Seigneurs les robes Consulaires — Le « où sont-ils ? » médiéval, repris sans la moindre consolation.
- Le cerf des animaus amirable merveille — Les longévités fabuleuses des bêtes, opposées à la nôtre. L’érudition au service de l’angoisse.
- Veillez, mortels, veillez — L’exhortation classique, portée par un souffle qui ne l’est pas.
- Cest ocean battu de tempeste et d’orage — La vie comme une traversée. L’image est usée ; ce qu’il en fait ne l’est pas.
- Faisons mourir en nous nostre concupiscence — L’ascèse comme méthode. Un avocat de vingt-trois ans qui se prêche à lui-même.
- Libres de passions si nous pouvions comprendre — Le conditionnel dit tout : il sait que nous n’en sommes pas capables.
- Le magnanime Thrace animé de proüesse — L’histoire antique convoquée pour la même démonstration, toujours.
Pour le lire
Le Mespris de la vie et consolation contre la mort (1594) — 434 sonnets en neuf sections, écrits à vingt-trois ans.
Douze Petits Prophètes (1601) · Paraphrases sur les cent cinquante pseaumes de David (1613) — le silence poétique d’après.
Redécouvert par Nerval en 1830, puis par les études d’après-guerre sur le baroque français.
Guillain Méjane






















