
Jacques Normand — Celui qui a mis 1870 en alexandrins

1848 — 1931
« À moi !… je vais mourir… à moi ! Je suis chrétien…
» Je ne veux pas crever seul, tout seul… comme un chien.
» Un prêtre !… un crucifix !… à moi !… »
À moi !… je vais mourir…
Un lieutenant agonise au fond d’une tranchée et réclame un prêtre. Ces vers ont été écrits en 1870 ou peu après, par un garçon de vingt-deux ans qui était là.
On ne s’attend pas à cela. Jacques Normand est resté dans les manuels comme un auteur de comédies légères et de vers de société ; le corpus réuni ici raconte tout autre chose.
Un archiviste dans la garde mobile
Né à Paris en 1848, il entre à l’École des chartes et en sort archiviste-paléographe. C’est le métier le plus tranquille qui soit : lire des manuscrits, dater des chartes. Entre-temps, en 1870, il s’engage dans la garde mobile — les moblots, ces civils mal équipés qu’on envoya tenir la ligne.
De cette guerre il a rapporté des poèmes qui ne ressemblent ni à la déploration patriotique de l’époque ni au lyrisme de la défaite. Ce sont des scènes. Un vieux colonel prend son tabac et dit « c’est la guerre » ; le poète lui répond qu’il ne l’admet pas, et la conversation continue, en alexandrins, comme une conversation. On est très loin de Déroulède.
Et le vieux colonel, tirant sa tabatière,
Me dit : « Que voulez-vous, mon ami, c’est la guerre !
— La guerre, cher monsieur ; mais je ne l’admets pas.
La carrière d’après
Ensuite il a fait ce que faisaient les hommes de lettres de son temps : du théâtre, beaucoup, dont un livret mis en musique par Massenet, et une pièce écrite avec Maupassant. Prix de poésie de l’Académie française à trente et un ans, Légion d’honneur, vice-président de la Société des gens de lettres.
Il y a fondé un prix littéraire qui porte son nom et qui a été décerné chaque année jusqu’en 1992 — soixante ans après sa mort. Beaucoup de gens ont reçu le prix Jacques-Normand sans avoir jamais lu une ligne de Jacques Normand.
C’est un sort assez particulier : survivre comme institution après avoir disparu comme poète. Ses vers de guerre, eux, méritaient mieux.
Choix de textes
- À moi !… je vais mourir… — Un lieutenant qui meurt seul dans une tranchée. Écrit par quelqu’un qui y était.
- Et le vieux colonel, tirant sa tabatière — Une conversation en alexandrins sur la guerre, où il refuse la fatalité.
- On dit qu’ils sont en fuite — La rumeur qui court dans une troupe. La guerre comme information incertaine.
- Pendant toute la nuit on est sur le qui-vive — L’attente, qui occupe les trois quarts d’une guerre et presque aucun poème.
- Trente ans à peine, mince, élégant — Un portrait d’officier, croqué en quelques vers.
- Vous pour qui l’existence est une route aisée — Adressé à ceux de l’arrière. Le ton monte, une fois.
- Par le ciel qu’un pur rayon dore — Le versant léger, celui par lequel on le connaissait.
Pour le lire
Les Tablettes d’un mobile (1871) — les poèmes de la guerre, écrits presque sur le moment.
À tire-d’aile (1878) · La Muse qui trotte (1894) — le poète de société, couronné par l’Académie.
Musotte (1891) — la pièce écrite avec Maupassant.
Aucune édition courante à ce jour.
Guillain Méjane



















