
Henri Barbusse — Avant les tranchées, il écrivait des pleureuses

1873 — 1935
Elles sont mortes, ses amies,
Ses amis sont là-bas, là-bas…
Elle s’avance à petits pas
Parmi des choses endormies.
Elles sont mortes, ses amies
On connaît Le Feu : le prix Goncourt de 1916, le premier livre à dire la guerre depuis la boue, écrit par un homme de quarante et un ans qui s’était engagé alors que rien ne l’y obligeait. Le livre qui a fait que la France ne pouvait plus prétendre ne pas savoir.
Vingt ans plus tôt, il avait publié un recueil de vers symbolistes intitulé Pleureuses. C’est ce livre-là qui est ici.
1895
Il a vingt-deux ans, il est le gendre de Catulle Mendès, il fréquente les salons, et il écrit exactement ce qu’on écrivait alors : des femmes qui s’avancent à petits pas dans des jardins blêmes, des lampes, des soirs, des sœurs qui sourient.
C’est délicat, gris, souvent joli, jamais fort. On y sent l’influence de Verlaine et de Rodenbach, et l’on n’y devine strictement rien de ce qui allait suivre.
Ce que la lecture apprend quand même
Presque rien — sauf une chose, et elle compte. Ces poèmes de jeunesse sont tout entiers du côté de ceux qui restent : la vieille femme seule, la sœur, la morte, la fatigue qui pleure. Aucune ambition, aucune conquête, aucun héroïsme.
Vingt ans plus tard il écrira les mêmes gens dans un boyau de Picardie, et ce sera Le Feu. La compassion était déjà là ; il lui manquait un sujet à sa mesure, et l’Histoire le lui a fourni.
Après
Il est entré au Parti communiste en 1923, a écrit une Vie de Staline qui a mal vieilli, a fondé des revues, milité sans repos. Il est mort à Moscou en 1935 ; on lui a fait des funérailles nationales au Père-Lachaise.
Choix de textes
- Elles sont mortes, ses amies — Une vieille femme seule dans un jardin. Déjà le regard qui fera Le Feu.
- Demi-rêve — « Je voudrais la paix qui neige ! » — d’un homme qui n’avait pas encore vu la guerre.
- Le silence est un pardon — Un titre qui est déjà tout le poème.
- Ô ma lampe tout près, sans rêve, reposée — L’objet familier promu confident — le symbolisme dans sa version douce.
- Ma sœur, quand tu souris, on croit — La sœur, figure qui traverse tout le recueil.
- Nous irons dans la vie unis, quoi qu’il advienne — Une promesse de 1895, à relire en sachant ce qui vient.
- Dans les ombres au loin, l’église a blasphémé — Le premier éclat de révolte, encore tout esthétique.
- Princesse d’adieu qui se lève — Le vocabulaire de 1895 dans son état le plus pur.
- Parmi la boutique un peu noire — Une des rares fois où il regarde un lieu réel, et c’est le meilleur.
- Tu fus la femme : faible et forte — L’antithèse obligée du siècle, tenue avec une certaine élégance.
Pour le lire
Pleureuses (1895) — les vers de jeunesse réunis ici.
Le Feu, journal d’une escouade (1916) — prix Goncourt, et le premier livre vrai sur la guerre. C’est par là qu’il faut le lire.
L’Enfer (1908) · Clarté (1919).
Guillain Méjane























