Sélectionner une page

Francis Picabia — Le peintre qui écrivait pour ne rien vouloir dire

Francis Picabia — Le peintre qui écrivait pour ne rien vouloir dire

1879 — 1953

Cafetière de beurre
Cafetière de beurre

Regardez la liste : « Cafetière de beurre », « Rahat-loukoums », « Chausson de visière », « Mottes de gazon », « Oiseau réséda », « Globes électriques », « Pneumonie », « Néant ».

Ce ne sont pas des titres qui annoncent un contenu. Ce sont des objets posés là, et c’est exactement le programme.

Dada

Peintre d’abord — impressionniste, puis cubiste, puis mécanomorphe, puis abstrait, puis figuratif, puis autre chose. Il a changé de manière plus souvent qu’aucun peintre de son siècle, par principe autant que par tempérament.

En 1917 il fonde la revue 391, et il devient l’un des trois ou quatre hommes qui font exister Dada. Il écrit alors des poèmes : Poèmes et dessins de la fille née sans mère, Pensées sans langage, Jésus-Christ Rastaquouère.

Ce que fait cette poésie

Elle démonte la phrase. Les mots sont justes, la syntaxe tient debout, et pourtant rien ne se referme sur un sens. On ne peut ni comprendre ni ne pas comprendre : on est laissé exactement au milieu, ce qui est très inconfortable, et c’est le but.

« Notre tête est ronde pour permettre à la pensée de changer de direction », disait-il. Ces poèmes sont des têtes rondes.

Il a rompu avec Dada dès 1921, puis avec le surréalisme, puis avec l’abstraction, puis avec ses propres tableaux. Rester quelque part lui paraissait la seule faute grave.

Comment les lire

Ne cherchez pas la clef, il n’y en a pas. Lisez-les à voix haute, vite, sans essayer de raccorder — c’est ainsi qu’ils ont été faits, et c’est ainsi qu’ils sont drôles.

Il est mort à Paris en 1953, dans l’atelier où il avait commencé, après avoir tout traversé.

Choix de textes

  • Cafetière de beurre — Un objet impossible pour titre. Tout le programme en trois mots.
  • Globes électriques — La machine, obsession du Picabia de 1917.
  • Changement de vitesse — Sa devise, en réalité : ne jamais rester quelque part.
  • Rahat-loukoums — Un mot pour le plaisir du mot. Il n’y a rien à comprendre.
  • Chausson de visière — Deux objets qui n’ont rien à faire ensemble, et qui y sont.
  • Oiseau réséda — Une couleur greffée sur une bête. La greffe est le procédé.
  • Mottes de gazon — Le plus prosaïque des titres, chez le plus mondain des hommes.
  • Néant — Le grand mot philosophique, jeté au milieu des loukoums.
  • Pneumonie — Une maladie pour titre, sans métaphore et sans pathos.
  • Anecdote — Il annonce une histoire. Vous n’en aurez pas.

Pour le lire

Poèmes et dessins de la fille née sans mère (1918) · Pensées sans langage (1919).

Jésus-Christ Rastaquouère (1920) — le plus insolent de tous.

391 (1917-1924) — la revue qu’il a fondée et qui a porté Dada.

Peintre avant tout : le musée d’Art moderne de Paris et le Centre Pompidou en conservent l’essentiel.

Guillain Méjane

Archives par mois