
Jean Canora — Des chansons d’amour, et un hymne à Auguste Comte

Tableau : Jonquilles, Frank Bramley, 1886
1877 — 1912
Où t’en vas-tu, dis-moi, poète qui soupires,
Quand le jeune printemps fleurit sous le ciel clair ?
Röslein
Jean Canora est un pseudonyme. Derrière, Louis Prunières, né à Paris en 1877, licencié ès lettres, qui dirige de 1905 à sa mort les services du Cercle de la librairie. Il meurt à trente-quatre ans, en juillet 1912, endormi au chloroforme pour une opération de l’appendicite dont il ne se réveille pas.
Son recueil, Poèmes, 1898-1905, paraît chez Vanier, l’éditeur de Verlaine. Il s’ouvre sur une lettre à Sully Prudhomme et sur la réponse du poète, qui lui tient lieu de préface.
Des chansons d’abord
Les titres sont ceux de la chanson fin de siècle — « Valse », « Berceuse », « Chansons d’avril », « Baiser d’automne », « Au clair de la lune », « Chanson d’adieu ». Le décor est celui des recueils qu’on offrait alors.
Un titre allemand s’y glisse : Röslein, « petite rose », le mot du Heidenröslein de Goethe. Quelqu’un qui choisit ce titre a lu les lieder et sait ce qu’il fait.
Et puis « Le prolétaire »
Au milieu de ces valses et de ces baisers, un poème détonne. Il s’adresse à « Comte », au nom des ouvriers, et il commence ainsi : « Je n’étais rien. Ta voix m’a fait dresser le front. » Il parle d’esclaves, de serfs qu’on fouette, d’affront jeté à la face des princes.
Ce Comte n’est pas un aristocrate : c’est Auguste Comte. Le poème est l’une des voix — avec le Penseur, la Femme et le Poète — d’une scène lyrique en l’honneur du fondateur du positivisme, donnée en 1902 et placée dans la dernière partie du recueil, « Vers l’Humanité ».
Canora était un positiviste militant : conférences sur Comte à Genève en 1903, un livre sur L’Apostolat de Pierre Laffitte, le successeur de Comte. Florent Schmitt a mis ses vers en musique dans ses Trois chants en l’honneur d’Auguste Comte.
Le portrait est donc celui d’un homme qui écrivait des chansons d’amour et croyait à la religion de l’Humanité. À ses obsèques, au Père-Lachaise, Silvain, de la Comédie-Française, dit des stances.
Choix de textes
- Röslein — « Petite rose », le mot de Goethe. Le titre d’un lecteur de lieder.
- Le prolétaire — Une des voix de sa scène lyrique en l’honneur d’Auguste Comte.
- Au matin — « C’est péché, de dormir encore. » L’aubade, tenue avec grâce.
- La mort la plus douce — Le titre promet un lieu commun ; le poème s’en écarte.
- Invocation aux morts — Le registre grave, qui tranche sur les chansons.
- Lys brisés — Le vocabulaire complet de 1900 en deux mots.
- La princesse au jardin — Le conte, décor obligé de sa génération.
- Quand tu dors — Regarder dormir quelqu’un : sujet risqué, mené sans faute.
- Baiser d’automne — La saison et le geste, accordés comme dans un lied.
- Après la tempête — Le calme d’après, qui est toujours le meilleur moment.
Pour le lire
Poèmes, 1898-1905 (Vanier, 1905), avec une lettre-préface de Sully Prudhomme ; L’Humanité triomphante (Vanier, 1907) ; un roman, Madame Davenay, bienfaitrice (Calmann-Lévy, 1910).
Le recueil de 1905 est transcrit sur Wikisource, d’où viennent les textes du site.
Guillain Méjane























