
Édouard Pailleron — L’auteur à succès dont personne ne lit les vers

1834 — 1899
J’ai le cœur plein d’amour, j’ai le cœur plein de haine,
J’ai le cœur plein d’amour, j’ai le cœur plein de haine
En 1881, Le Monde où l’on s’ennuie triomphe à la Comédie-Française. C’est une satire des salons littéraires, des pédantes et des faux savants, et elle est si juste que la pièce s’y est jouée pendant un siècle.
Son auteur avait épousé la fille de Buloz, le patron de la Revue des Deux Mondes. Il connaissait donc son sujet de l’intérieur, ce qui explique la précision du coup.
L’homme qui avait tout
Académie française à quarante ans, fortune, théâtre plein, réputation d’esprit le plus vif de Paris. Rien ne manquait à cette carrière, sauf peut-être ce qu’il aurait voulu qu’on retienne.
Car il écrivait des vers, et personne n’y a jamais fait attention — c’est le sort réservé aux dramaturges heureux.
Ce que valent ces vers
Mieux que leur réputation, qui est nulle. Le ton est celui d’un homme du monde qui ne se prend pas au sérieux : « L’Ivrogne », « Les Drôles », « Niaise », « Au Bal », « L’Idole ». Il y a de l’ironie, du métier, une oreille excellente.
Et par endroits quelque chose de moins confortable. « J’ai le cœur plein d’amour, j’ai le cœur plein de haine » : ce vers-là n’est pas d’un homme de salon, et il revient deux fois dans le recueil, comme si l’auteur savait qu’il avait touché quelque chose.
Le reste est une saison bien tenue — « Octobre », « Décembre », « Les Brumes », « Les Roses », « L’Hirondelle ». C’est la poésie française moyenne de 1870, et elle vaut d’être lue une fois.
1899
Il est mort au moment où son monde finissait. La pièce a survécu ; les vers avaient déjà disparu de son vivant.
Choix de textes
- J’ai le cœur plein d’amour, j’ai le cœur plein de haine — Le seul vers de lui qui ne soit pas d’un homme de salon.
- L’Ivrogne — Le sujet bas traité sans condescendance — ce qui était rare.
- Les Drôles — Il regarde son propre monde, et il ne l’épargne pas davantage qu’au théâtre.
- L’Idole — L’adoration et sa mécanique, chez un homme qu’on adorait.
- Au Bal — Le décor de toutes ses pièces, en vers cette fois.
- Ode au Rire — L’ode à ce dont il vivait. Le morceau le plus ambitieux du recueil.
- Les Roses — Le sujet le plus usé de la langue française, traité proprement.
- Octobre — Une saison bien tenue, sans prétention et sans faute.
- Les Brumes — Où l’on entend, de loin, ce que Verlaine faisait au même moment.
- Niaise — Un adjectif pour titre, et une cruauté d’homme d’esprit.
Pour le lire
Le Monde où l’on s’ennuie (1881) — la comédie qui a tenu l’affiche un siècle.
Les Parasites (1860) · Amours et haines (1869) · Rimes et rhythmes — les vers.
Académie française, 1882. Gendre de François Buloz, patron de la Revue des Deux Mondes.
Guillain Méjane























