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Jean-Joseph Rabearivelo — Celui qui n’a jamais vu la France dont il écrivait la langue

Jean-Joseph Rabearivelo — Celui qui n’a jamais vu la France dont il écrivait la langue

1901 — 1937

La peau de la vache noire est tendue,
tendue sans être mise à sécher,
tendue dans l’ombre septuple.
Mais qui a abattu la vache noire ?

La peau de la vache noire est tendue

C’est une image de tambour, et c’est une image du ciel de nuit. La vache noire écorchée, tendue « dans l’ombre septuple », gisant « dans la moitié du ciel » : il faut quelques secondes pour comprendre qu’il décrit la nuit elle-même.

Personne n’écrivait comme cela en 1935, ni à Paris, ni ailleurs.

Antananarivo

Il est né en 1901 dans une famille noble ruinée, il a quitté l’école à treize ans, et il a tout appris seul : le français, le latin, l’espagnol, la prosodie. Correcteur d’imprimerie, il a passé sa vie dans les caractères de plomb des autres.

Il correspondait avec Gide, avec Valéry, avec Paul Claudel. Il traduisait les hain-teny, la poésie orale malgache, et il inventait un français qui en avait la coupe. Presque-songes (1934) et Traduit de la nuit (1935) sont deux livres qu’aucune littérature n’avait produits avant lui.

Le voyage refusé

En 1937, l’administration coloniale organise l’Exposition internationale de Paris. Il devait y aller. On l’a rayé de la liste — un correcteur d’imprimerie indigène n’avait pas à représenter Madagascar.

Le 22 juin 1937, il a écrit dans son journal, puis il a pris du cyanure. Il avait trente-six ans. Il laissait cinq enfants, et il avait perdu une fille en bas âge trois ans plus tôt.

Ce qu’on en fait aujourd’hui

Il est devenu le poète national de Madagascar, avec statue et nom de lycée, ce qui est la façon la plus sûre de ne plus être lu. Il vaut mieux que cela.

Lisez « Le vitrier nègre », où l’homme qui porte les sept ciels sur sa tête est en même temps un esclave, un dieu et la nuit — et où l’on ne saura jamais lequel des trois il faut choisir. C’est un poème sur la couleur écrit en 1935, sans un mot de protestation, et il est plus dur que tous les manifestes.

Choix de textes

  • La peau de la vache noire est tendue — Un tambour, une bête écorchée, et la nuit. Les trois en même temps.
  • Le vitrier nègre — Esclave, dieu, ou la nuit ? Il ne choisit pas, et c’est le sujet.
  • Les trois oiseaux — L’oiseau de fer, l’oiseau de chair, l’oiseau sans corps. Un poème parfait.
  • Flûtistes — Deux souffles, deux terres — le sien et celui d’ailleurs, jamais réconciliés.
  • Naissance du jour — L’aube comme un accouchement violent. Il y revient sans cesse.
  • Zébu — La bête de Madagascar, prise pour elle-même. Rien d’exotique là-dedans.
  • Cactus — Les mains sans doigts de la plante, sur les collines d’Antananarivo.
  • Valiha — La cithare malgache, et la question de savoir dans quelle langue on chante.
  • Lire — Un autodidacte parle de ce qui l’a sauvé et de ce qui l’a perdu.
  • Il y aura un jour un jeune poète — Il passe la main à quelqu’un qui n’existe pas encore. Il n’a pas eu tort.

Pour le lire

Presque-songes (1934) et Traduit de la nuit (1935) — les deux livres essentiels, écrits en français et en malgache.

Sylves (1927) · Volumes (1928) — les recueils de jeunesse, encore très français.

Les Calepins bleus — son journal, publié longtemps après sa mort.

Il est mort le 22 juin 1937, à trente-six ans, après qu’on lui eut refusé le voyage en France.

Guillain Méjane

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