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Cécile Sauvage — Celle qui a écrit à son enfant avant de le voir

Cécile Sauvage — Celle qui a écrit à son enfant avant de le voir

1883 — 1927

Te voilà, mon petit amant,
Sur le grand lit de ta maman.
Tu gambades, tu te trémousses,
Tu jettes des ruades douces ;

Te voilà, mon petit amant

En 1908, enceinte, elle commence un livre adressé à l’enfant qu’elle porte. Elle lui écrit ses coups de pied, la forme qu’il prend, ce qu’il sera, la peur qu’elle a. Le livre s’appellera L’Âme en bourgeon.

L’enfant s’appelait Olivier Messiaen. Il a dit toute sa vie qu’il devait sa vocation à ces poèmes, et il les a fait rééditer.

Un sujet que personne n’avait pris

Il faut mesurer ce que cela représente. On avait écrit des milliers de poèmes sur la maternité — vue de l’extérieur, en madone, en allégorie, en douceur. Personne n’avait écrit du dedans, avec le corps, en s’adressant à quelqu’un qui n’est pas encore né.

Et elle le fait sans une once d’attendrissement. Il gambade, il pétrit son cou, il bave son lait. Ce n’est pas mignon, c’est physique, et cela n’a pas d’équivalent avant elle.

Le reste, qu’on oublie

Le Vagabond réunit bien davantage que L’Âme en bourgeon. Il y a la nonne dans sa cellule, l’abeille, l’agneau, le jardin, la lune, la tête, la musique — des poèmes de nature écrits d’un œil très sec, où chaque bête est regardée comme un objet, longtemps.

Elle avait grandi à Digne et à Serrières, dans un pays de pierre et de lumière blanche, et cela s’entend partout.

Et le silence

Elle a eu quatre enfants dont deux survivants, un mari fonctionnaire, une santé fragile, des séjours en sanatorium. Elle a très peu publié de son vivant. Elle est morte en 1927 à quarante-quatre ans, dans une neurasthénie dont on ne parlait pas.

Son fils est devenu l’un des plus grands musiciens du siècle. C’est par lui qu’on la connaît, ce qui est injuste, et c’est grâce à lui qu’on peut encore la lire, ce qui ne l’est pas.

Choix de textes

  • Te voilà, mon petit amant — L’enfant à naître, écrit du dedans. Personne ne l’avait fait avant elle.
  • Te voilà hors de l’alvéole — Il est né. Le même livre, de l’autre côté de l’accouchement.
  • Tes bras sont plus profonds — Le corps de l’enfant mesuré à la main, sans une once d’attendrissement.
  • La nonne — Une cellule, une femme immobile, et l’heure qui s’écoule. L’exact contraire.
  • L’abeille — Une bête regardée longtemps, comme un objet. C’est sa manière.
  • L’agneau — Le pays de pierre de son enfance, à Digne, sans pittoresque.
  • Le jardin — Le lieu clos, seul espace qu’on lui ait laissé, et qu’elle épuise.
  • À la lune — Le motif le plus usé du monde, repris d’un œil très sec.
  • La tête — Un titre brutal pour un poème qui l’est.
  • Musique — Écrit par la mère d’Olivier Messiaen. On ne peut pas le lire innocemment.

Pour le lire

L’Âme en bourgeon (1910) — les poèmes de la grossesse, réédités à l’initiative de son fils.

Tandis que la terre tourne (1910) · Le Vallon (1913) — le reste de l’œuvre.

Ses Œuvres complètes ont paru en 1929, deux ans après sa mort.

Guillain Méjane

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