
Blaise Cendrars — Celui qui a écrit ses poèmes sur le pont d’un bateau

1887 — 1961
L’air est froid
La mer est d’acier
Le ciel est froid
Mon corps est d’acier
En route pour Dakar
Quatre lignes, quatre mots qui reviennent, aucune image. Le froid, l’acier, le ciel, le corps. En 1924, cela ne ressemblait à rien de ce qu’on appelait un poème.
Il l’a écrit sur le pont d’un paquebot qui descendait vers le Brésil, et le vers suivant dit : « Adieu Europe que je quitte pour la première fois depuis 1914 ».
1914
Cette date n’est pas là par hasard. Suisse engagé volontaire dans la Légion étrangère, il a perdu le bras droit en Champagne en septembre 1915. Il était droitier. Il a réappris à écrire de la main gauche.
Avant cela il y avait eu Les Pâques à New York et La Prose du Transsibérien, deux longs poèmes de 1912 et 1913 qui ont changé la poésie française — Apollinaire les a lus, et Zone est venu après.
Feuilles de route
Ce que le Vagabond réunit ici est un livre entier, et c’est le plus beau des livres de voyage : Feuilles de route, écrit en 1924 entre Le Havre et Santos.
Il note ce qu’il voit, dans l’ordre où il le voit : la Corogne, Villa Garcia, Leixões, Fuerteventura, le passage de la ligne, Dakar, Gorée, Pernambouc, Rio, Santos, São Paulo. Des œufs, une cabine, un smoking, des charognards, les tinettes de la Bastille, la latitude exacte.
Aucune ponctuation, aucune rhétorique, aucune leçon. Il a compris avant tout le monde qu’un carnet valait mieux qu’une ode, et que le poème pouvait n’être que l’endroit où l’on est, à l’heure où l’on y est.
L’homme aux semelles de vent
Après, il y a eu le Brésil encore, le cinéma, les romans — L’Or, Moravagine, L’Homme foudroyé —, le reportage, la légende qu’il entretenait lui-même avec application.
Une attaque l’a paralysé en 1956. Il est mort à Paris en 1961, l’année où l’on commençait tout juste à comprendre ce qu’il avait fait.
Choix de textes
- En route pour Dakar — Le froid, l’acier, et l’Europe quittée pour la première fois depuis 1914.
- Le passage de la ligne — Son onzième baptême de l’équateur. Il s’était habillé en femme.
- Lettre-océan — Le télégramme comme forme poétique. Apollinaire avait fait le même pari.
- Dans le train — Le compartiment, lieu natal de sa poésie depuis le Transsibérien.
- São Paulo Railway — Un nom de compagnie ferroviaire pour titre, et cela suffit.
- Les charognards — Les urubus de Rio, regardés sans dégoût et sans symbole.
- Aube — Le mot le plus usé de la langue, rendu à ce qu’il désigne.
- Orion — La constellation, et la main qu’il a perdue — les deux à la fois.
- Rio de Janeiro — L’arrivée. Il ne décrit pas la baie : il note ce qu’on lui dit à bord.
- Au cœur du monde — Le grand poème inachevé, à part dans l’ensemble et le plus grave.
Pour le lire
Les Pâques à New York — l’édition disponible aujourd’hui.
Feuilles de route (1924) — le livre réuni ici, écrit sur le pont entre Le Havre et Santos.
La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France (1913) · Les Pâques à New York (1912) — les deux poèmes qui ont tout changé.
L’Or (1925) · Moravagine (1926) · L’Homme foudroyé (1945) — la prose.
Ses Poésies complètes ont paru en Poésie/Gallimard.
Guillain Méjane






















