Âmes sonores – Marie Krysinska
Ainsi qu’autrefois à l’humaine aurore
Amphion, aux accents de sa Lyre première
Faisait Thèbes surgir en commandant aux pierres,
Qui se rangeaient à son ordre sonore ;
Ainsi, ô fils d’Orphée et fils de David Roi —
Qui de Saül calmait la fureur et l’effroi —
Ainsi, sans que le temps limite son essor,
Vibre, toujours puissante, votre harpe d’or.
Âpre dévotion du Moyen Âge,
Orgues mugissantes des Cathédrales
Où résonne, comme un terrible vent d’orage,
La Trompette annonciatrice des Jours accomplis,
Hymnes sombres, Dies iræ, Voix sépulcrale
Des Morts : De Profundis.
Maîtres de chapelle, qui fîtes retentir
Les voûtes des vieux cloîtres de célestes soupirs,
Palestrina, et vous, grand Sébastien Bach,
Harmonie apaisée comme les eaux d’un lac
Sur qui grondent, soudain, les foudres liturgiques,
Bach, Michel Ange de la musique,
Lulli, Rameau, gracieux bergers
Des rythmes enjoués
Et légers
Qu’ils conduisent sur les pelouses de Versailles
En gavottes et passacailles.
Gluck — sublime visionnaire,
Gluck — tendre amant d’Eurydice
Qu’il ravit aux ténèbres souterraines
Et rend à la lumière
En des accords pleins de sanglots et de délices.
Mozart — prestigieux Don Juan
D’un siècle insouciant,
Dont le dernier
Menuet poudré
De grâce.
Et la dernière sérénade à l’espagnole
Meurent piétines
Par la Carmagnole
Qui passe.
Bethowen — luxuriante Forêt d’enchantement
Où module et gémit toute la flûte de Pan,
Aux clameurs tragiques — telle une tempête déchaînée —
Dont le grand souffle planant
Couche les branches et les âmes prosternées ;
Roses de la douleur roulées par un torrent
Suavité des clairs de Lune sur la mer ;
Pudiques voiles sur la ferveur d’un cœur fier.
Schumann — cygne chanteur des amoureux vertiges,
Tristesse et joie ensemble, mélodieux prodige ;
Irrésistible emprise sur nos sens transportés ;
Fraîcheur d’ombre sous bois et gouffres de clartés.
Chopin et Grieg — tziganes archets
Cadences nerveuses aux lascives langueurs ;
Énergiques arômes des sapins dressés
Sur ta pâleur,
Ô ciel de neige ! ciel du Nord ! ciel courroucé !
Berlioz — Ode superbe dont le vol s’éploie
Sur des horizons où la Légende flamboie :
« Il était un roi de Thulé… »
Sonnez et riez, tambourins des Capulets !
Course aux abîmes et triomphants Portiques
Ouverts, sur des Paradis extatiques.
Richard Wagner — Maître de l’Épopée !
Clairon magique aux multiples accents ;
Ire des éléments, Nature chavirée
Par des cataclysmes, d’où s’élève pourtant
Vers la douce étoile parue au firmament
La Prière — ainsi qu’une grande fleur — jaillie
Gerbe des humains Rêves, qu’exalte et magnifie
Le Génie !
Walhala héroïque et pieux Saint Graal :
Lance invincible et pure au poing de Parsifal.
Et vous, beaux rossignolets inconnus
Des vieilles rondes populaires !
Où, sur des rythmes ingénus
Passèrent
Des générations en tournant et chantant
« II était trois petits enfants… »
Soyez donc toutes saluées,
Âmes sonores
Par qui notre âme consolée
Vers l’Idéal s’essore !