
Amérique – André Chénier

Que ton œil, voyageur, de peuples en déserts,
Parcoure l’ancien monde et traverse les mers :
Rome antique partout, Rome, Rome immortelle.
Vit et respire, et tout semble vivre par elle.
De l’Atlas au Liban, de l’Euphrate au Bétis,
Du Tage au Rhin glacé, de l’Elbe au Tanais,
Et des flots de l’Euxin à ceux de l’Hyrcanie,
Partout elle a gravé le sceau de son génie.
Partout de longs chemins, des temples, des cités,
Des ponts, des aqueducs en arcades voûtés,
Des théâtres, des forts assis sur des collines,
Des bains, de grands palais ou de grandes ruines,
Gardent empreinte encore une puissante main,
Et cette Rome auguste et le grand nom romain.
Et d’un peuple ignorant les débiles courages.
Étonnés et confus de si vastes ouvrages,
Aiment mieux assurer que de ces monuments
Le bras seul des démons jeta les fondements.
Tout voir, aller partout, tout savoir et tout dire.
……Chacun baissait un front esclave,
Mais Nuñes, mais mon fils : « Insolent Scandinave…
« Et mon bras n’obéit qu’aux ordres de la loi. »
Du troisième Édouard l’ambition perfide.
Henri V…………….
Grand roi, vaillant guerrier, d’un père usurpateur.
Dès son adolescence illustre imitateur.
N’étant que prince encore, aux périls, au carnage
De nocturnes bandits formèrent son courage.
Voilà quels chevaliers, l’effroi des grands chemins,
Confièrent l’épée à ses royales mains.
À leur tête longtemps il fit payer sa gloire
Au passant chargé d’or qui durant l’ombre noire
De Windsor à la hâte osait tenter les bois.
Roi, maintenant, il vient par les mêmes exploits
Signaler contre nous son noble apprentissage
Du métier de brigand si cher à son jeune âge.
Les Anglais à ses goûts toujours accoutumés,
Gens de sang, de débauche et de proie affamés,
Aimaient à voir chez nous le maître de leur trône.
Le pistolet en main, demander la couronne ;
Et chérissaient un prince incapable d’effroi.
D’un antre de voleurs sorti pour être roi.
Vincennes ! bois auguste où le grand saint Louis
Nous rendait la justice au pied d’un chêne assis,
Pensais-tu que jamais de ce roi plein de gloire,
La moitié de la France outrageant la mémoire,
Sous tes antiques murs qui furent son palais.
Vînt couronner un front qui n’était point français ?
Saint-Denis ! lieu sacré ! tes voûtes sépulcrales
Tressaillirent. L’on vit fuir les ombres royales.
Tremblantes qu’à leur cendre un étranger nouveau
Mêlant sa cendre impie usurpât leur tombeau.
Guillaume, heureux vassal des rois de cette terre,
Fier et brave Normand maître de l’Angleterre,
Tu ne prévoyais point qu’un jour un de ses rois
Dicterait aux Français de sacrilèges lois.
Ô crime ! ô noir complot ! la fille de Bavière
Sur le trône français aux Français étrangère,
Du sein de ses plaisirs qu’elle nous fit payer,
Nomme l’usurpateur son fils, son héritier !
D’un malheureux époux la fatale démence
Mit dans ses viles mains le timon de la France ;
Elle vend ses sujets, elle proscrit son fils,
Elle donne sa fille aux brigands ennemis ;
Mère, épouse, régente, et reine parricide,
Tout l’État est la dot de cet hymen perfide.
C’est alors, en effet, que vaincus, enchaînés.
Captifs de l’insulaire, à sa suite traînés.
Les anges de la France, arrachés à nos villes.
Passèrent l’océan, et de leurs pieds débiles
Touchant le sol anglais, dans leurs pâles douleurs
Tournèrent vers nos bords leurs yeux noyés de pleurs.
La Tamise asservit à ses lois insolentes
De nos fleuves français les nymphes gémissantes ;
Londre, apportant des fers, vint de notre Paris
Fouler d’un pied sanglant les augustes débris ;
Et le lis transplanté sous un ciel tyrannique
Eut regret d’embellir l’écusson britannique.
Et je méprise un roi quand un roi s’avilit.
L’éloquent Portugais et le Tasse et Virgile ;
………………..
Active, indépendante, à ses forces livrée,
La nature sublime, en ces augustes lieux,
Ne connaît point de l’art les fers injurieux ;
Et l’âme qui s’embrase à cet ardent modèle
Devient indépendante et sublime comme elle.
Ô nuit… ô ciel… ô mer…
Ô enthousiasme, enfant de la nuit.
Que pour bandeau royal sur ton front lumineux
Des étoiles sans nombre étincellent les feux.
………………..
Accours, reine du ciel, éternelle Uranie,
Soit que tes pas divins sur l’astre du Lion
Marchent, ou sur les feux du superbe Orion,
Soit qu’en un vol léger …..emportée
Tu parcoures au loin cette voie argentée ;
Soleils amoncelés dans le céleste azur
Où le peuple a cru voir des traces d’un lait pur.
Lune, paisible sœur……….
De ses rayons brûlants pâle dépositaire
Écoute quand je vais chanter, etc
« Salut, ô belle nuit, étincelante et sombre,
Consacrée au repos. Ô silence de l’ombre,
Qui n’entends que la voix de mes vers, et les cris
De la rive aréneuse où se brise Téthys.
Muse, muse nocturne, apporte-moi ma lyre.
Comme un fier météore, en ton brûlant délire,
Lance-toi dans l’espace ; et, pour franchir les airs,
Prends les ailes des vents, les ailes des éclairs.
Les bonds de la comète aux longs cheveux de flamme.
Mes vers impatients, élancés de mon âme,
Veulent parler aux dieux, et volent où reluit
L’enthousiasme errant, fils de la belle nuit.
Accours, grande nature, ô mère du génie ;
Accours, reine du monde, éternelle Uranie.
Soit que tes pas divins sur l’astre du Lion
Ou sur les triples feux du superbe Orion
Marchent, ou soit qu’au loin, fugitive, emportée,
Tu suives les détours de la voie argentée,
Soleils amoncelés dans le céleste azur,
Où le peuple a cru voir les traces d’un lait pur,
Descends ; non, porte-moi sur ta route brûlante,
Que je m’élève au ciel comme une flamme ardente.
Déjà ce corps pesant se détache de moi.
Adieu, tombeau de chair, je ne suis plus à toi.
Terre, fuis sous mes pas. L’éther où le ciel nage
M’aspire. Je parcours l’océan sans rivage.
Plus de nuit. Je n’ai plus d’un globe opaque et dur
Entre le jour et moi l’impénétrable mur.
Plus de nuit, et mon œil et se perd et se mêle
Dans les torrents profonds de lumière éternelle.
Me voici sur les feux que le langage humain
Nomme Cassiopée et l’Ourse et le Dauphin.
Maintenant la Couronne autour de moi s’embrase.
Ici l’Aigle et le Cygne et la Lyre et Pégase.
Et voici que plus loin le Serpent tortueux
Noue autour de mes pas ses anneaux lumineux.
Féconde immensité, les esprits magnanimes
Aiment à se plonger dans tes vivants abîmes,
Abîmes de clartés, où, libre de ses fers,
L’homme siège au conseil qui créa l’univers ;
Où l’âme, remontant à sa grande origine,
Sent qu’elle est une part de l’essence divine… »
Que toute l’eau des mers ne pourrait point laver,
Tant la fureur de l’or, les meurtres, les parjures
Ont gravé sur leurs mains d’éternelles souillures.
De ton sceptre enchanté frappe ce roc stérile,
Le poète divin, tout esprit, tout pensée,
Ne sent point dans un corps son âme embarrassée ;
Il va percer le ciel aux murailles d’azur ;
De la terre, des mers, le labyrinthe obscur.
Ses vers ont revêtu, prompts et légers protées,
Les formes tour à tour à ses yeux présentées.
Les torrents, dans ses vers, du droit sommet des monts
Tonnent précipités en des gouffres profonds.
Là, des flancs sulfureux d’une ardente montagne,
Ses vers cherchent les cieux et brûlent les campagnes ;
Et là, dans la mêlée aux reflux meurtriers,
Leur clameur sanguinaire échauffe les guerriers.
Puis, d’une aile glacée assemblant les nuages
Ils volent, troublent l’onde et soufflent les naufrages,
Et répètent au loin et les longs sifflements,
Et la tempête sombre aux noirs mugissements,
Et le feu des éclairs et les cris du tonnerre.
Puis, d’un œil doux et pur souriant à la terre,
Ils la couvrent de fleurs ; ils rassérènent l’air.
Le calme suit leurs pas et s’étend sur la mer.
Tous les vents à la fois assemblant les orages
Sur sa faible nacelle ameutent les naufrages.
………………..
Magellan, fils du Tage, et Drake et Bougainville
Et l’Anglais dont Neptune aux plus lointains climats
Reconnaissait la voile et respectait les pas.
Le Cancer sous les feux de son brûlant tropique
L’attire entre l’Asie et la vaste Amérique,
En des ports où jadis il entra le premier.
Là l’insulaire ardent, jadis hospitalier,
L’environne : il périt. Sa grande âme indignée,
Sur les flots, son domaine, à jamais promenée,
D’ouragans ténébreux bat le sinistre bord
Où son nom, ses vertus, n’ont point fléchi la mort.
J’accuserai les vents et cette mer jalouse
Qui retient, qui peut-être a ravi La Pérouse.
Il partit. L’amitié, les sciences, l’amour
Et la gloire française imploraient son retour.
Six ans sont écoulés sans que la renommée
De son trépas au moins soit encore informée.
Malheureux ! un rocher inconnu sous les eaux
A-t-il, brisant les flancs de tes hardis vaisseaux,
Dispersé ta dépouille au sein du gouffre immense ?
Ou, le nombre et la fraude opprimant ta vaillance,
Nu, captif, désarmé, du sauvage inhumain
As-tu vu s’apprêter l’exécrable festin ?
Ou plutôt dans une île, assis sur le rivage,
Attends-tu ton ami voguant de plage en plage ;
Ton ami qui partout, jusqu’aux bornes des mers
Où d’éternelles nuits et d’éternels hivers
Font plier notre globe entre deux monts de glace,
Aux flots de l’Océan court demander ta trace ?
Malheureux ! tes amis, souvent dans leurs banquets,
Disent en soupirant : « Reviendra-t-il jamais ? »
Ta femme à son espoir, à ses vœux enchaînée,
Doutant de son veuvage ou de son hyménée,
N’entend, ne voit que toi dans ses chastes douleurs,
Se reproche un sourire, et, tout entière aux pleurs,
Cherche en son lit désert, peuplé de ton image,
Un pénible sommeil que trouble ton naufrage.
Quand les vents et la grêle et l’orageux hiver
Soudain couvrent le ciel et soulèvent la mer.
Ainsi pour les travaux, pour le gain, pour la peine,
S’éveille avec le jour la fourmilière humaine.
Tout s’émeut et s’empresse……..
On traîne, on porte, on court. L’aigre dent de la scie
Mord la pierre ou le bois. La lime ronge et crie.
Sur les longs clous de fer tonnent les lourds marteaux.
Les roues….. glissent sous les fardeaux.
Les fouets sifflent dans l’air et les chevaux dociles
Poussent, en agitant leurs sonnettes mobiles.
Partout au loin se mêle un tumulte de voix
Et de hennissements et de rauques abois.
………………..
Comme un chien vigilant couché près de son maître,
D’aussi loin qu’il a cru reconnaître le bruit
D’un passant vagabond qui chemine la nuit,
Se dresse, jappe, écoute ; et si le bruit augmente.
Crie et s’élance et gronde et saute et se tourmente ;
Ainsi……………
Moins lente on voit couler la liqueur de l’olive.
Doux comme la vertu, beau comme la pudeur.
Ainsi, quand la tempête aux ailes ténébreuses.
De sa queue à longs plis sillonne la poussière
Et de son triple dard fait siffler la lumière.
Il pâlit. Sur son front se dressent ses cheveux.
Tremblant, l’effroi l’agite et roule dans ses yeux.
Le tumulte, la mort égarent son visage,
Et sa mère, à grands cris, le rappelle au rivage.
Il invoque la mort, il a pleuré son fils.
Pour moi, je les crois fils de ces dieux malfaisants
Pour qui nos maux, nos pleurs, sont le plus doux encens,
Loin d’être dieux eux-même ils sont tels que nous sommes,
Vieux, malades, mortels. Mais, s’ils étaient des hommes,
Quel germe dans leur cœur peut avoir enfanté
Un tel excès de rage et de férocité ?
Chez eux peut-être aussi qu’une avare nature
N’a point voulu nourrir cette race parjure.
Le cacao sans doute et ses glands onctueux
Dédaignent d’habiter leurs bois infructueux.
Leur soleil ne sait point sur leurs arbres profanes
Mûrir le doux coco, les mielleuses bananes.
Leurs champs du beau maïs ignorent la moisson,
La mangue leur refuse une douce boisson.
D’herbages venimeux leurs terres sont couvertes.
Noires d’affreux poissons, leurs rivières désertes
N’offrent à leurs filets nulle proie ; et leurs traits
Ne trouvent point d’oiseau dans leurs sombres forêts.
… Ô Fernand ! Ah ! mourir loin de toi !
Adieu, mon père, adieu, je meurs, pardonnez-moi.
………………..
Pour guides au tombeau dans sa vieillesse amère,
Ayant la faim, la soif, les douleurs, la misère.
Gens durs, peuples ingrats, monarques indolents
Chez qui le ciel eut tort de créer des talents.
………………..
J’ai trouvé l’Hippocrène en ces fougueux torrents
Qu’au sang de ses coursiers dans son festin barbare
Mêle pour sa boisson l’indomptable Tartare.
S’agiter une mer bruyante et montueuse ?
……..de sa barbe sauvage
Le fer n’avait jamais dépouillé son visage.
………………..
Un cœur sensible et tendre et jusqu’à la faiblesse ;
Mais un esprit de fer, mais un courage altier,
Que l’aspect de la mort ne peut faire plier ;
Une volonté forte, intraitable, invincible,
Une équité sauvage, indocile, inflexible.
Un cœur tendre et facile, une tête indomptable.
Déguise son courroux qu’il mûrit en silence,
El dans son cœur profond enfouit sa vengeance.
Le sommeil, doux frère de la mort…..
Et toi, Dieu castillan, Dieu jaloux, Dieu colère,
Dieu tonnant. Dieu guerrier. Dieu fort, Dieu sanguinaire.
………. il s’avance.
Muet, le front baissé, le cœur gros de vengeance.
Et qui vécut ainsi devait ainsi mourir.
Fait retentir la nue et les temples du ciel.
Attend que la fortune ait honte de son crime.
Ces hauts monts que blanchit un éternel hiver,
Toi qui…………….
Qui fais la garde autour de nos villes sacrées.
Hier tu pouvais tout et m’osas offenser ;
Tu n’es rien, je puis tout, et choisis la clémence.
Faible et pauvre j’allais, pour punir ton offense,
Soulever terre et ciel, quel qu’en fût le danger ;
Mais j’aime à pardonner quand je puis me venger.
Venez, fils de l’inceste……….
Imprimez-vous bien mon visage……..
Venez, venez, enfants. Vous tremblez, vous fuyez.
Venez, regardez-moi. Ces traits que vous voyez,
Ce sont ceux d’un méchant, d’un traître, d’un perfide,
D’un fils incestueux et d’un fils parricide… !
Un traître, un parricide, un fils incestueux,
Au gibet mérité marcheront sous vos yeux,
À leur visage impie, horrible, sanguinaire.
Rappelez-vous Fernand, maudissez votre père,
Dites : — Il ressemblait à ces hommes pervers
Que les bourreaux…………
Gardons, gardons toujours, nous qui devons mourir,
Une âme égale et ferme……….
Dans les biens, dans les maux que le ciel nous envoie
Entre la paisible… et l’insolente joie.
Et renaître en son flanc la force et la vigueur.























