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Imprimés – Jean-Joseph Rabearivelo

Imprimés – Jean-Joseph Rabearivelo

Plus que les grandes cartes en couleurs
qui pendent aux murs de mon enfance
et que je consulte
chaque fois que mes enfants gravissent l’escalier de la curiosité ;
plus que la mappemonde sphérique
qui regarde avec ses yeux de néant
les livres de mon libraire –
plus que tous ces miroirs sans tain
qui reflètent l’univers ;
plus que cette ridicule prison
qui garde en vain les montagnes,
et les forêts, et les mers,
et les immenses savanes,
arrachent à son sommeil le voyageur
qui est en moi,
ces imprimés de partout
qu’on éparpille sur la grande table de la Poste
puis qu’on passe de main en main, ici et là,
avant d’être engouffrés dans la sacoche tannée du facteur
qui les distribue après les lettres d’amour ou d’amitié.

Y résonnent, dans le silence,
la pensée du monde entier
et les diverses minutes de sa vie,
et tous ses événements.
Y voisinent les mots les plus divins
et les plus purs balbutiements,
et l’angoisse des hommes et leur sérénité,
et l’anneau qu’on passe au doigt
et le poignard qu’on plonge dans le cœur,
et les premiers pleurs d’un enfant
et la terre qu’on jette sur un cercueil.

Ô imprimés de partout
engouffrés dans une sacoche tannée,
qui parlez souvent dans une langue qui m’est inconnue
et qui vous glorifiez de vos arabesques entrelacées
comme des nervures de palmiers tressées en Arabie,
ou une natte coupée
sous la nuque d’un Chinois,
ou comme des volutes de fumée
ravies au calumet d’un Peau-rouge d’Amérique
et qui tremblotent encore comme des barbes de maïs
ou les ramages de la belle robe
qui sculpte le corps d’une Indienne,
ô feuilles assemblées
qui voulez vous envoler
de sous vos bandes,
mon désir d’errer
jusqu’au bout du monde
s’évade avec vos regrets
des presses d’où vous êtes sorties.

Mais quand je vous ai lues,
ô vous que je n’ai pu attendre
et que je suis allé chercher avant le passage du facteur,
-j’ai passé devant la douane
où j’ai aperçu d’autres paquets ficelés
pareils à d’innombrables cordons d’ombilic qui seraient mal coupés
et où se décanterait encore la respiration originelle, –
je vois que tout se ressemble partout
puisque le même ciel est toujours le toit du monde,
que les vents en forment toujours les murailles invisibles
et qu’un désir d’herbes jaillit partout sous le pas
comme les pensées et les méditations,
ou la hâte et la négligence
qui ont fait de vous ces feuilles peintes et volantes
venues à moi de toute la terre.