
Pour les yeux de * – Tristan L’Hermite

VOVS qui m’auez l’Ame rauie,
Et par qui ie n’ay plus de vie
Que pour ressentir mes douleurs :
Beaux Chef-d’œuures de la Nature,
Beaux yeux, lisez mon aduanture
Que ie vous escry de mes pleurs.
Vous direz que i’ay trop d’audace
D’oser vous conter ma disgrace,
Et c’est trop oser en effet :
Mais, doux Auteurs de mon martire,
Qu’il me soit permis de vous dire
L’outrage que vous m’auez fait.
Depuis que vostre viue flame
Charma si doucement mon Ame
À l’obiect de vos chers apas ;
Ie vy sous vne loy si dure
Que les moindres maux que i’endure
Sont pires que mille trespas.
Depuis ma peine est immortelle ;
Vostre beauté tient en querelle
Mes paßions & ma raison :
Tout m’irrite, rien ne me flate,
Et comme vn nouueau Mytridate
Ie ne vy plus que de poison.
Mais quel bien peut flater mes peines
Dans les cruautez inhumaines
Où vous me faites consommer ;
Puisque mille rigueurs extrémes
Deffendent à mes pensers mesmes,
La liberté de vous aimer ?
Dans le desir qui me possede,
Que n’estes vous comme Andromede
Exposez sur quelque Rocher ;
L’ardeur dont i’ay l’ame occupée
À la faueur de mon espée
Vous yroit bien tost destacher !
Ô que dans la melancholie
De mon agreable folie
Ie souspire de fois le iour !
Et qu’en ces fureurs insensées
I’entretiens souuent mes pensées
Des images de mon amour.
Mais beaux yeux, c’est tousiours en crainte,
Car dans cette estroite contrainte
Où tant de respects m’ont soubmis,
La pitié de voir mes alarmes
Pouroit mesme obtenir des larmes
De mes plus mortels ennemis.
Si par fois rompant le silence
Ie donne air à la violence
Du beau feu qui me fait mourir,
Ne m’en faites point de reproches,
Beaux yeux, ce n’est rien qu’à des roches
À qui i’en oze discourir.
Quelques dezerts inhabitables
Doux promenoirs des miserables
Que l’horreur esloigne de tous :
Quelque bois, ou quelque riuage
Peuuent seuls rendre tesmoignage
Des plaintes que ie fais de vous.
C’est là que triste & solitaire
Quelquefois i’ay peine à me taire
Preßé de trop d’affliction :
Encore mes pensers redoutent
Que les Zephires qui m’escoutent
Ne divulguent ma paßion.
Ainsi l’ame dolente & triste
Acaste aux beaux yeux de Cariste
De ces maux contoit la moitié.
Et lors, comme touchez de charmes,
Ses beaux yeux respandoient des larmes,
Soit d’amour, ou soit de pitié.
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