Sélectionner une page

Le Vendredi Saint – William Chapman

Le Vendredi Saint – William Chapman

Qui pourra désormais, après l’Évangéliste,
De ce jour du Calvaire éveiller les échos ?
Quelle voix, quelle voix magnifique et sublime
Chantera les terreurs des vivants et des morts ?

I

Fleuves aux flots gigantesques,
Qui hurlez vos chants dantesques
À vos bords tremblants de peur,
Forêts aux flottantes cimes
Qui bercez sur les abîmes
Vos concerts géants, sublimes,
Dans une immense clameur ;

Ruisseaux dont la voix ailée
Module dans la vallée
Des sons suaves et doux ;
Sources dont l’eau sous la grotte
Où le lichen doré flotte,
Doucement filtre et sanglote
Sur la mousse des cailloux ;

Oiseaux, lyres infinies,
Qui dites vos harmonies
Au sein des sapins touffus ;
Voix des brises modulées,
Dans les branches effeuillées,
Pendantes, échevelées,
Chantant vos refrains confus ;

Rumeurs plaintives et vagues
Qui montez du sein des vagues,
Des poétiques bayous ;
Cris déchirants et sauvages
Qui descendez des nuages,
Fondres, aquilons, orages,
En ce moment, taisez-vous !

Oui, que toute la nature,
Tout ce qui chante ou murmure
Devienne silencieux :
Voici l’heure anniversaire,
L’heure pleine de mystère
Où, pour l’amour de la terre,
Pleurèrent, un jour, les cieux.

II

Un soir, — l’ère moderne était enfin venue, —
Meurtri par les labeurs d’une vie inconnue,
Par la haine des siens le cœur tout ulcéré,
Près du Cédron roulant ses vagues convulsives,
Dans une grotte obscure, au Jardin des Olives,
Un homme s’était retiré.

À genoux et le front penché dans la poussière,
Cet homme murmurait une lente prière
Où se mêlait parfois un long gémissement ;
Car il était écrit, dicté par la sagesse,
Que le Sauveur, hélas ! serait dans la tristesse
Jusques à son dernier moment.

Mais quelles étaient donc les poignantes pensées
Qui mettaient des soupirs sur ses lèvres glacées,
Qui sur son front faisaient ruisseler des sueurs ?
Ah ! c’est qu’il prévoyait dans son âme affaissée
Ce que Jérusalem, cette ville insensée,
Devait essuyer de malheurs.

C’est qu’alors il voyait les crimes de la terre,
Les siècles à venir corrompus par Voltaire,
Par les esprits fameux soudoyés par l’enfer ;
Ah ! c’est qu’il voyait ceux que son amour extrême
Allait bientôt sauver, un jour contre lui-même
Se liguer avec Lucifer.

C’est qu’il savait déjà, — prévisions sinistres, —
Ce qu’auraient à souffrir pour la Croix ses ministres,
Comme le Maître errants, comme lui déjetés ;
C’est qu’il entrevoyait déjà chaque sophisme,
Les funestes effets produits par l’Athéisme
Au milieu des sociétés.

L’avenir à ses yeux était toujours visible,
L’holocauste toujours lui semblait impossible ;
Des pleurs amers voilaient son regard languissant :
Il ne pouvait se faire à cette ingratitude
Des hommes rachetés, et, dans sa solitude,
Le Fils de Dieu suait le sang.

Pour la deuxième fois, dans sa douleur profonde,
Il allait supplier le Créateur du monde…
Soudain il s’écria le regard vers le ciel,
La résignation empreinte sur sa face :
« Que ta volonté sainte, ô mon Père, se fasse,
« S’il faut que je boive ce fiel !»

III

La coupe des douleurs venait d’être vidée……
La terre alors sentit des frissons inconnus
Qui coururent bientôt par toute la Judée………
Quelques instants après, et, par Judas guidée,
Une bande sordide avait saisi Jésus.

Quelques instants après, et la foule en démence,
Hurlant comme la voix des vagues en fureur,
Épouvantant les airs, d’une clameur immense,
Le traînait à la cour du Sacrificateur.

Rendu devant Caïphe, on le hue, on l’outrage,
On déchire son cœur, par d’obscènes propos,
On l’accâble de coups, on lui crache au visage,
De là la populace, encore ivre de rage,
Le conduit chez Pilate, au milieu des bravos.

En vain le Gouverneur, sur son trône qui tremble,
Le déclare innocent : pour lui plus de pitié.
Ses bourreaux acharnés répètent tous ensemble :
« Qu’il soit crucifié ! Qu’il soit crucifié !

L’arrêt est prononcé : Jésus monte au Calvaire.
Le soleil attristé dépouille ses rayons ;
Les cèdres du Liban agitent leur crinière ;
La nature, entonnant un hymne funéraire,
Semble entrer aussitôt dans des convulsions.

On l’étend sur la croix, tout criblé de blessures,
Dans ses mains et ses pieds on enfonce des clous,
On redouble de cris, on redouble d’injures,
Devant lui, par risée, on fléchit les genoux.

Or, lorsque le gibet fut élevé de terre,
Des ténèbres sans nom s’abattirent des cieux,
Enveloppant le roc d’un immense suaire ;
Le silence se fit comme au fond d’une biére,
Et l’oiseau suspendit son vol audacieux.

Et le Christ expirant, dont la plèbe se joue,
Promenait dans le vague un regard de pardon ;
Et la mère, à genoux dans le sang et la boue,
Se désolait muette en son triste abandon.

Et les gardes, voyant que l’agonie achève,
Marchaient silencieux en regardant la croix………
Tout à coup un grand cri du Golgotha s’élève,
Qui d’échos en échos roule sous les grands bois.

Aussitôt du saint lieu le voile se déchire,
La fondre éclate au sein d’un nuage crevé,
Chaque arbre, chaque flot, chaque rocher soupire,
Le globe entier frémit comme pris de délire :
Jésus rendait l’esprit…… le monde était sauvé !

Archives par mois