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Le premier de l’an 1872 – William Chapman

Le premier de l’an 1872 – William Chapman

I.

D’où vient cette clameur qui me glace d’effroi ?
Est-ce le tintement du lugubre beffroi ?
Est-ce un sanglot dans les nuages ?
C’est la voix de Minuit, qui va vibrant dans l’air :
Un an vient de s’enfuir, aussi prompt que l’éclair,
Dans la nuit obscure des âges.

Un an vient de s’enfuir : ne le regrettons pas ;
Il a semé partout tant de maux sous ses pas,
Que le regretter est folie ;
Hélas ! durant son cours, qui de nous n’a pleuré ?
Que n’a senti son cœur un instant ulcéré ?
Qui n’a parfois maudit la vie ?

Oui, combien ont vu fuir leurs rêves les plus beaux,
Oui, combien ont gémi sur le bord des tombeaux,
Ont fait leur dernier sacrifice !
Combien ont vu soudain assombrir leur beau ciel,
Combien de nous ont bu leur éponge de fiel,
Ont vidé d’un trait le calice !

Ne le regrettons pas : il fut si désastreux ;
Il a fait essuyer tant de malheurs affreux
Aux palais d’or comme aux chaumines.
Ne le regrettons pas ; car a tout l’univers
Sa main n’a prodigué qu’infortunes, revers,
Que catastrophes et ruines.

II.

Irlande ! Irlande ! hélas ! pauvre île de malheurs,
Tu vis encor tes fils les yeux voilés de pleurs,
Déserter ton morne rivage.
Dans le terme sanglant de l’an qui vient de fuir,
Oui, tu continuas de te plaindre et souffrir
Sous la verge de l’esclavage !

Et toi, Pologne, et toi, tes maîtres, tes bourreaux
Ont encore rivé les lourds et froids anneaux
De cette chaîne qui te lie,
Ont encore souri de tes cris de douleurs,
Ont encore, en secret, savouré dans leurs cœurs
Le râle de ton agonie !

Toi, France, le destin a trahi tes enfants,
Il a courbé devant les tigres triomphants
Ton front altier dans la poussière ;

La révolution, cette hydre de l’enfer,
Ainsi qu’un chacal, a, de ses ongles de fer,
Meurtri tes entrailles de mère !

Et toi, que tu souffris, ô Catholicité !
Ton chef est dans les fers ; il est persécuté
Jusque dans ses saintes doctrines ;
Partout l’impiété t’a vomi ses crachats,
Comme le front du Christ mis à prix par Judas,
A couronné ton front d’épines !

III.

Mais jetons maintenant un voile ténébreux
Sur les jours envolés, sur ces jours si nombreux
De calamités, de détresses…
Tâchons donc d’oublier le douloureux passé ;
Que dans nos cœurs il soit à jamais effacé :
Le présent a tant de promesses !…

IV.

Salut, beau jour doré ! Salut, Premier de l’An !
Toujours, quand tu parais, dans un joyeux élan
Nous saluons ta bienvenue ;
Car alors notre ciel, sombre naguère encor,
Sous ton souffle si pur, devient de pourpre et d’or ;
Car la splendeur est dans la nue !

Comme le naufragé, longtemps perdu sur mer,
À la merci des vents, des flots, du gouffre amer,
Oublie, en abordant la plage,
Tout ce qu’il endura des rigueurs du destin,
Ainsi nous oublions, à ton premier matin,
Que bien des fois gronda l’orage.

Toujours, quand tu parais, jour serein, gracieux,
Un long cri d’allégresse éclate sous les cieux,
De la bouche de l’espérance ;

Car tu fais taire alors toutes plaintes du cœur ;
Car tout vase rempli de l’amère liqueur,
Tu l’arraches à la souffrance !

C’est toi qui viens donner une extase au vieillard !
C’est toi qui viens jeter un souriant regard
À la candide jeune fille !
Qui viens éblouir le jeune ambitieux,
Lui montrant dans la brume un but tout radieux,
Lui montrant l’avenir qui brille !

C’est toi qui viens sourire aux enfants si joyeux,
Qui viens mettre, en secret, dans leurs berceaux soyeux
Mille jouets de toute sorte !
C’est toi qui fais glisser, à la voix du Seigneur,
Dans le taudis du pauvre un rayon de bonheur
Qui le réchauffe et le transporte !

V.

Oui, nouvel an, splendide est ton premier soleil !…
Mais, dans les vastes pans de ton manteau vermeil,
Qu’apportes-tu donc à la terre ?
Viens-tu réaliser nos rêves caressés ?
Viens-tu consoler ceux que la vie a froissés ?
Donner du pain au prolétaire ?

Vas-tu remplir souvent nos cœurs d’émotions ?
Vas-tu bercer encor l’homme d’illusions
Qui lui feront aimer la vie ?
Viens-tu dompter enfin ce servilisme affreux
Qui va toujours fouettant les peuples malheureux ?
Rendre à l’exilé sa patrie ?

Vas-tu faire cesser ces combats applaudis
De partis acharnés, de systèmes hardis,
Qui vont bouleversant le monde ?

Vas-tu mettre une fin au mal qui toujours croit,
Et faire triompher du parjure le droit,
Le soleil de la nuit immonde ?

Viens-tu donner la paix à l’univers entier ?
Au peuple dévoyé montrer le vrai sentier
Qu’une épaisse brume enveloppe ?
Faire taire ces bruits par delà l’Océan ?
Éteindre sous ton souffle, éteindre ce volcan
Qui gronde toujours sous l’Europe ?

Viens-tu briser enfin, ange vengeur du ciel,
Le traître couronné Victor-Emmanuel,
Faire l’Église triomphante ?
Ou bien viens-tu courber le front des nations
Sous le souffle brûlant des révolutions
Que si souvent ce siècle enfante ?

Nous apporteras-tu ces guerres, ces fléaux
Qui remplissent de deuil les villes, les hameaux,
Et sèment partout le ravage ?
Seras-tu, nouvel an, l’ouragan vagabond,
Le simoun étouffant dont le vol furibond
Détruit tout sur son noir passage ?

Vas-tu navrer les cœurs de tristesse et d’effroi ?
Vas-tu faire pâlir le flambeau de la Foi,
Sous le vent impur qui s’élève ?
Prouver que sous le ciel la vérité n’est pas
Prouver que l’homme doit toujours souffrir, hélas !
Que le bonheur n’est qu’un vain rêve ?

VI.

Frères, nul ne connaît le brumeux avenir ;
Ainsi donc, quels que soient nos destins à venir,
D’avance inclinons notre tête,
Et, sans vouloir scruter ce qui vient de là-bas,
Disons ensemble à Dieu : Là-haut comme ici-bas,
« Que votre volonté soit faite ! »

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