
Le Livre des solutions – Michel Gondry

La fuite dans les Cévennes
Marc Becker, joué par Pierre Niney, tourne un film qui s’appelle « Chacun tout le monde », et personne, lui compris, ne sait plus très bien de quoi il parle. Ses producteurs, dont Max Laporte, joué par Vincent Elbaz, n’en veulent plus en l’état. Marc emporte le film, embarque sa monteuse, Charlotte, jouée par Blanche Gardin, et son assistante, Sylvia, jouée par Frankie Wallach, et va se cacher chez sa tante Denise, dans un village des Cévennes, pour finir son œuvre à l’abri.
Denise est jouée par Françoise Lebrun, l’inoubliable Veronika de « La Maman et la Putain », et c’est la plus belle idée du film. Elle est âgée, patiente, attentive, et elle accueille ce neveu ingérable avec une tendresse sans illusions. Gondry l’a inspirée de sa propre tante, Suzette, institutrice dans les Cévennes, à qui il avait déjà consacré un documentaire, « L’Épine dans le cœur », et le film a été tourné chez elle, à Villemagne. Il lui est dédié.
Un homme qui ne dort plus
Arrivé chez sa tante, Marc arrête ses médicaments. Il ne dort plus, il a une idée par minute, et il se remet à écrire un livre qui contiendrait la solution à tous les problèmes, les siens et ceux des autres, en commençant par ceux de son film. Il a peur de regarder ce qu’il a tourné ; il lance donc son équipe dans des chantiers annexes, de plus en plus absurdes, qu’il abandonne l’un après l’autre, et il tombe amoureux, en passant, d’une jeune femme du village, Gabrielle, jouée par Camille Rutherford.
Gondry filme cette crise sans la nommer, et sans en faire un drame. Marc est drôle, séduisant, inventif, et il épuise tout le monde. Charlotte fait le travail pendant qu’il parle, Sylvia court derrière lui, Denise le regarde faire ; et le spectateur, qui rit d’abord, finit par voir ce que ces rires coûtent. C’est la réussite du film : il fait éprouver à la fois le charme et la fatigue de l’exaltation, sans jamais choisir entre les deux.
L’orchestre de Marc
La scène la plus célèbre montre Marc face à un orchestre. Il ne lit pas la musique ; alors il danse devant les musiciens, et ceux-ci jouent ce que son corps leur indique. C’est ridicule et c’est magnifique, et c’est tout Gondry : l’idée qu’on peut créer sans savoir, par l’enthousiasme seul, et la conscience, en même temps, que cet enthousiasme a quelque chose de malade. Sting, dans son propre rôle, vient se prêter au jeu, et sa présence dans un studio de campagne a quelque chose de délicieusement irréel.
Le reste du film accumule les inventions de la même façon, avec des bouts de ficelle et des idées de génie qui ne durent qu’une scène. Le village devient le décor de tous les projets de Marc, les voisins ses figurants, et le film qu’il devait finir recule d’autant. Gondry, qui a toujours filmé la fabrication des choses, filme ici son envers : ce qu’on fabrique pour ne pas avoir à finir.
Pierre Niney
Pierre Niney porte le film, et c’est un rôle qu’il fallait oser. Marc est tyrannique, injuste, souvent odieux avec ceux qui l’aiment, et Niney le joue avec une énergie constante, sans jamais chercher à le rendre aimable. On pense parfois à Jim Carrey chez Gondry, dans « Eternal Sunshine of the Spotless Mind » : le même corps nerveux, la même manière de passer du rire à la panique.
Blanche Gardin, en monteuse qui a vu passer d’autres tempêtes, lui oppose un flegme parfait, et leurs scènes à deux sont les plus drôles du film. Frankie Wallach, en assistante dévouée jusqu’à l’absurde, et Vincent Elbaz, en producteur qui n’est pas le monstre que Marc imagine, complètent un entourage qu’on devine très proche de celui qu’a connu Gondry.
Un autoportrait sans complaisance
On a reproché au film d’être une confession complaisante, un réalisateur qui se filme en génie incompris. C’est mal le voir. Marc n’est pas un génie incompris ; c’est un homme qui fait souffrir les autres et qui ne s’en aperçoit pas, et le film prend constamment leur parti. Les producteurs ont tort sur son film, mais ils ne sont pas des monstres ; l’équipe a raison de rester, mais elle aurait eu raison aussi de partir.
C’est là que le film rejoint le reste de l’œuvre. Depuis « La Science des rêves », Gondry filme des hommes qui fabriquent des choses pour ne pas avoir à vivre, et qui finissent par le comprendre. « Le Livre des solutions » est le plus lucide de ces films, parce qu’il est le plus proche de lui, et parce qu’il ne propose, malgré son titre, aucune solution.
Conclusion : finir le film
Ce qui gêne, c’est une construction décousue, voulue mais parfois lassante, et quelques scènes qui s’étirent sans raison. Le film a le rythme de son personnage, et l’on en sort parfois, comme ses collaborateurs, un peu fatigué.
Ce qui reste, c’est la tendresse de Denise, la patience de Charlotte, la danse devant l’orchestre, et un regard que Gondry n’avait jamais posé sur lui-même avec autant de franchise. Après des années plus inégales, il a retrouvé son meilleur sujet : la difficulté de faire un film, et celle, plus grande encore, de rester vivable pendant qu’on le fait.






































































































