
Fire of Love – Sara Dosa

Deux Alsaciens et une passion
Katia Conrad est née en 1942, Maurice Krafft en 1946, à quelques kilomètres l’un de l’autre, près de Mulhouse. Elle est chimiste et physicienne, il est géologue. Ils se rencontrent en 1966, et le film s’amuse de ce que personne ne sait exactement comment : sur un banc, à un rendez-vous arrangé, dans un café. Les Krafft ont raconté plusieurs versions, et Sara Dosa a choisi de les garder toutes, parce que le mythe fait partie du sujet.
Ce qu’on sait, c’est qu’ils se marient en 1970, qu’ils décident de ne pas avoir d’enfants, et qu’ils partent voir des volcans. D’abord l’Etna et le Stromboli, puis l’Islande, puis le monde. Ils vivent de leurs livres, de leurs films et de leurs conférences, sans laboratoire ni université, avec une indépendance qui les rend suspects à une partie de leurs collègues et adorés du public. Maurice passe à la télévision, fait rire, promet qu’un jour il descendra une coulée de lave en canoë. Katia, plus discrète, photographie.
Ce qu’ils ont filmé
La matière de « Fire of Love », ce sont environ deux cents heures de pellicule et des milliers de photographies. Les Krafft filmaient pour la science et pour l’enseignement, pas pour le cinéma, et c’est ce qui rend leurs images si étranges : il n’y a personne derrière la caméra qui pense à un plan, seulement quelqu’un qui veut voir de plus près.
De plus près, cela veut dire à quelques mètres d’une fontaine de lave, dans une combinaison argentée qui les fait ressembler à des personnages de science-fiction, ou à bord d’un canot pneumatique sur un lac d’acide, ou au bord du cratère du Nyiragongo, au Zaïre, dont ils ont été parmi les premiers à filmer le lac de lave. Leurs images ont la texture du 16 mm, le grain, les couleurs saturées, et une profondeur de champ qui donne à la matière en fusion une présence presque animale.
Sara Dosa et ses deux monteuses, Erin Casper et Jocelyne Chaput, ont travaillé cette archive pendant la pandémie, sans pouvoir tourner, et cette contrainte a fait le film. Il ne reconstitue rien. Il regarde, il découpe, il rapproche, et il laisse aux images le temps qu’elles demandent.
Rouges et gris
Le film est construit sur la distinction que les Krafft eux-mêmes faisaient entre les volcans rouges et les volcans gris. Les rouges sont ceux de la lave qui coule, les effusifs, ceux d’Hawaï, d’Islande, du Nyiragongo. Ils sont spectaculaires et relativement prévisibles ; on peut s’en approcher, et le couple s’en approche avec une joie d’enfants.
Les gris sont les explosifs, ceux qui ne coulent pas mais qui éclatent, en projetant des nuées de cendres et de gaz à plusieurs centaines de degrés qui dévalent les pentes à des vitesses de train. Le Saint Helens en 1980, le Nevado del Ruiz en 1985, dont la coulée de boue a tué vingt-trois mille personnes à Armero, en Colombie, parce que personne n’avait cru aux avertissements. Après Armero, les Krafft changent de vie : ils se consacrent aux gris, aux plus dangereux, et ils montent un film destiné à convaincre les autorités d’évacuer. Ce film servira, en 1991, à l’évacuation du Pinatubo, aux Philippines, quelques jours après leur mort.
La seconde partie de « Fire of Love » est donc plus sombre, et plus scientifique : on y voit des gens qui savent qu’ils s’approchent de ce qui va les tuer, et qui s’en approchent parce que c’est là que leur travail sert à quelque chose.
La voix de Miranda July
Sara Dosa a confié le commentaire à Miranda July, cinéaste et écrivaine, dont la voix basse et un peu détachée donne au film son ton. Ce n’est pas la voix d’un documentaire de National Geographic, bien que la société en soit le producteur. C’est une voix de conteuse, qui parle de l’amour, du temps et de l’inconnu comme le ferait un narrateur de la Nouvelle Vague, et qui ose des phrases que le genre s’interdit d’ordinaire.
C’est le point le plus discuté du film. Certains ont trouvé cette voix trop présente, et le romantisme du montage un peu appuyé, avec ses cœurs découpés et sa musique. D’autres ont regretté que les textes des Krafft soient parfois relus par des comédiens, ce qui brouille l’écoute quand on a entendu, une minute plus tôt, leurs vraies voix. La réserve est juste. Elle ne pèse pas lourd face à ce que le film réussit : donner à deux scientifiques disparus l’épaisseur de personnages, sans les trahir.
La musique est de Nicolas Godin, la moitié du groupe Air, et elle fait ce que faisait sa musique dans « Virgin Suicides » : une nappe électronique rêveuse, un peu datée à dessein, qui va bien avec le grain de la pellicule.
Unzen
Le film sait dès la première minute comment il finira, et il le dit. Ce choix change tout : chaque image des Krafft s’approchant d’une explosion est regardée par un spectateur qui sait, et qui les regarde avec la tendresse qu’on a pour les gens qui ne savent pas.
Le 3 juin 1991, sur les pentes du mont Unzen, dans l’île de Kyūshū, les Krafft sont installés avec le volcanologue américain Harry Glicken et des journalistes japonais à un poste d’observation que l’on croyait sûr. Une nuée ardente plus grande que les précédentes sort de son lit et les atteint en quelques secondes. Le film ne montre pas leur mort. Il montre la dernière image que Maurice a filmée, puis des images d’amateurs, prises de loin, puis plus rien. Ce vide est la plus belle idée du montage : la seule chose que les Krafft n’ont pas filmée, c’est leur fin.
Werner Herzog, qui avait utilisé leurs images dès 2016, a sorti la même année son propre film sur eux, « The Fire Within ». Les deux se complètent. Herzog regarde les images ; Sara Dosa regarde les gens qui les ont faites.
Conclusion : ce que le feu a laissé
Ce qu’on peut reprocher à « Fire of Love », c’est de tenir un peu trop à son sujet : de raconter une histoire d’amour là où il y avait aussi une histoire de travail, de dettes, de conférences, de fatigue, et de faire des Krafft les héros d’un récit qu’ils n’ont pas écrit. Le film le sait, et il en fait son sujet : il dit dès le début qu’il fabrique un mythe à partir de ce qui manque.
Ce qu’il donne, c’est quatre-vingt-treize minutes des plus belles images de la terre en train de se faire qu’on ait jamais montrées sur un écran, et deux personnes qui ont décidé de vivre à côté d’elles. Katia et Maurice Krafft étaient connus des Français par la télévision, et à peu près oubliés au moment où le film est sorti. Il les a rendus au monde, et il a rendu à leurs images ce qu’elles avaient de plus rare : l’évidence qu’on ne les avait pas prises pour nous.























































































































































































