Sélectionner une page

Étude sur André Chénier, par Sainte-Beuve – André Chénier

Étude sur André Chénier, par Sainte-Beuve – André Chénier

Partout sur des autels j’entends mugir Apis,
Bêler le dieu d’Ammon, aboyer Anubis. »
Comme on feint qu’au printemps, d’amoureux aiguillons
La cavale agitée erre dans les vallons,
Et. n’ayant d’autre époux que l’air qu’elle respire,
Devient épouse et mère au souffle du Zéphire. »
Ut pueri infantes credunt signa omnia ahena
Vivere et esse homines, sic istic (pour isti) omnia ficta
Vera putant…
Et vetus inventa est in montibus anchora summis.
(Ovide, Met., liv. XV.)
Il croit (aveugle erreur !) que de l’ingratitude
Un peuple tout entier peut se faire une étude,
L’établir pour son culte, et de Dieux bienfaisants
Blasphémer de concert les augustes présents.
Sur les temps écoulés invisible et flottant
À tracé dans cette onde un sillon d’un instant ! »
Assis au centre obscur de cette forêt sombre
Qui fuit et se partage en des routes sans nombre,
Chacune autour de nous s’ouvre ; et de toute part
Nous y pouvons au loin plonger un long regard »
Ainsi dans les sentiers d’une forêt naissante
À grands cris élancée, une meute pressante,
Aux vestiges connus dans les zéphyrs errants,
D’un agile chevreuil suit les pas odorants.
L’animal, pour tromper leur course suspendue,
Bondit, s’écarte, fuit, et la trace est perdue.
Furieux, de ses pas cachés dans ces déserts
Leur narine inquiète interroge les airs,
Par qui bientôt frappés de sa trace nouvelle,
Ils volent à grands cris sur sa route fidèle. »
Et si le bien existe, il doit seul exister ! »
….Trahitur pars longa catenæ (Perse).
……..Et traîne
Encore après ses pas la moitié de sa chaîne. »
Mais ces soleils assis dans leur centre brûlant,
Et chacun roi d’un monde autour de lui roulant,
Ne gardent point eux-même une immobile place :
Chacun avec son monde emporté dans l’espace,
Ils cheminent eux-même : un invicible poids
Les courbe sous le joug d’infatigables lois
Dont le pouvoir sacré, nécessaire, inflexible,
Leur fait poursuivre à tous un centre irrésistible. »
Des derniers Africains le cap noir des Tempêtes !
Ô mon fils, mon Hermès, ma plus belle espérance ;
Ô fruit des longs travaux de ma persévérance,
Toi l’objet le plus cher des veilles de dix ans,
Qui m’as coûté des soins et si doux et si lents ;
Confident de ma joie et remède à mes peines ;
Sur les lointaines mers, sur les terres lointaines,
Compagnon bien-aimé de mes pas incertains,
Ô mon fils, aujourd’hui quels seront tes destins ?
Une mère longtemps se cache ses alarmes ;
Elle-même à son fils veut attacher ses armes :
Mais quand il faut partir, ses bras, ses faibles bras
Ne peuvent sans terreur l’envoyer aux combats,
Dans la France, pour toi, que faut-il que j’espère ?
Jadis, enfant chéri, dans la maison d’un père
Qui te regardait naître et grandir sous ses yeux.
Tu pouvais sans péril, disciple curieux,
Sur tout ce qui frappait ton enfance attentive
Donner un libre essor à ta langue naïve.
Plus de père aujourd’hui ! Le mensonge est puissant,
Il règne : dans ses mains luit un fer menaçant.
De la vérité sainte il déteste l’approche :
Il craint que son regard ne lui fasse un reproche,
Que ses traits, sa candeur, sa voix, son souvenir,
Tout mensonge qu’il est, ne le fasse pâlir.
Mais la vérité seule est une, est éternelle ;
Le mensonge varie, et l’homme trop fidèle
Change avec lui : pour lui les humains sont constants,
Et roulent de mensonge en mensonge flottants…
Le français ne sera dans ce monde nouveau
Qu’une écriture antique et non plus un langage ;
Oh ! si tu vis encore, alors peut-être un sage,
Près d’une lampe assis, dans l’étude plongé,
Te retrouvant poudreux, obscur, demi-rongé,
Voudra creuser le sens de tes lignes pensantes :
11 verra si du moins tes feuilles innocentes
Méritaient ces rumeurs, ces tempêtes, ces cris,
Qui vont sur toi, sans doute, éclater dans Paris ;
Que l’amour des humains et de la vérité ! »
Fille de Pandion, ô jeune Athénienne, etc. ;
Ô sauterelle, à toi rossignol des fougères, etc.
Bergers, vous dont ici la chèvre vagabonde, etc.
L’alcyon sur les mers, près des toits l’hirondelle,
Le cygne au bord du lac, sous le bois Philomèle ;
Et les baisers secrets et les lits clandestins ;
… Lacet mero mentes perculsa novellas,
Aux belles de nos champs vos belles citadines.
Deux flûtes sur sa bouche, aux autres, aux naïades,
Aux faunes, aux sylvains, aux belles oréades,
Répètent ses amours, …….
Comme aux jours de l’été, quand d’un ciel calme et pur
Sur la vague aplanie étincelle l’azur,
Le dauphin sur les flots sort et bondit et nage,
S’empressant d’accourir vers l’aimable rivage
Où, sous des doigts légers, une flûte aux doux sons
Vient égayer les mers de ses vives chansons ;
Ainsi……….
Tantôt de mon pinceau les timides essais
Avec d’autres couleurs cherchent d’autres succès.
Supplicia ipsa décent ; nivea cervice reclinis
MoUiter ipsa suæ custos est sola figuræ.
Defluxere sinus humeris, fugitque lacertos
Vestis, et effusi scopulis lusere capilli.
Te circum alcyones pennis planxere volantes, etc.
Quand le bien-aimé reviendra
— Près de sa languissante amie, etc.
Ne reviendra-t-il pas ? Il reviendra sans doute.
Non, il est sous la tombe : il attend, il écoute.
Va, Belle de Scio, meurs ! il te tend les bras ;
Va trouver ton amant : il ne reviendra pas ! »
Fille du vieux pasteur, qui d’une main agile
Le soir remplis de lait trente vases d’argile,
Crains la génisse pourpre, au farouche regard…
« Que les deux beaux oiseaux, les colombes fidèles.
Se baisent. Pour s’aimer les Dieux les firent belles.
Sous leur tête mobile, un cou blanc, délicat,
Se plie, et de la neige effacerait l’éclat.
Leur voix est pure et tendre, et leur âme innocente,
Leurs yeux doux et sereins, leur bouche caressante.
L’une a dit à sa sœur : — Ma sœur…..
L’autour et l’oiseleur, ennemis de nos jours,
De ce réduit peut-être ignorent les détours ;
Viens…….
………………..
L’autre a dit à sa sœur : Ma sœur, une fontaine
Coule dans ce bosquet…….
Le voyageur, passant en ces fraîches campagnes,
Dit : Ô les beaux oiseaux ! ô les belles compagnes !
Il s’arrêta longtemps à contempler leurs jeux ;
Puis, reprenant sa route et les suivant des yeux,
Dit : Baisez, baisez-vous, colombes innocentes,
Vos cœurs sont doux et purs, et vos voix caressantes ;
Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat,
Se plie, et de la neige effacerait l’éclat. »
Mes mânes à Clytie. — Adieu, Clytie, adieu.
Est-ce toi dont les pas ont visité ce lieu ?
Parle, est-ce toi, Clytie, ou dois-je attendre encore ?
Ah ! si tu ne viens pas seule ici, chaque aurore,
Rêver au peu de jours où j’ai vécu pour toi,
Voir cette ombre qui t’aime et parler avec moi,
D »Élysée à mon cœur la paix devient amère,
Et la terre à mes os ne sera plus légère.
Chaque fois qu’en ces lieux un air frais du matin
Vient caresser ta bouche et voler sur ton sein,
Pleure, pleure, c’est moi ; pleure, fille adorée ;
C’est mon âme qui fuit sa demeure sacrée,
Et sur ta bouche encore aime à se reposer.
Pleure, ouvre-lui tes bras et rends-lui son baiser.
« Fuis, ne me livre point. Pars avant son retour ;
« Lève-toi ; pars, adieu ; qu’il n’entre, et que ta vue
« Ne cause un grand malheur, et je serais perdue !
« Tiens regarde, adieu, pars : ne vois-tu pas le jour ? »
— Nous aimions sa naïve et riante folie.
Quand soudain, se levant, un sage d’Italie,
Maigre, pâle, pensif, qui n’avait point parlé.
Pieds nus, la barbe noire, un sectateur zélé
Du muet de Samos qu’admire Métaponte,
Dit : « Locriens perdus, n’avez-vous pas de honte ?
Des mœurs saintes jadis furent votre trésor.
Vos vierges, aujourd’hui riches de pourpre et d’or,
Ouvrent leur jeune bouche à des chants adultères.
Hélas ! qu’avez-vous fait des maximes austères
De ce berger sacré que Minerve autrefois
Daignait former en songe à vous donner des lois ? »
Disant ces mots, il sort… Elle était interdite ;
Son œil noir s’est mouillé d’une larme subite ;
Nous l’avons consolée, et ses ris ingénus,
Ses chansons, sa gaité, sont bientôt revenus.
Un jeune Thurien, aussi beau qu’elle est belle
(Son nom m’est inconnu), sortit presque avec elle :
Je crois qu’il la suivit et lui fit oublier
Le grave Pythagore et son grave écolier.
« Sa langue est un fer chaud ; dans ses veines brûlées
Serpentent des fleuves de fiel. »
J’ai douze ans, en secret, dans les doctes vallées,
Cueilli le poétique miel :

Je veux un jour ouvrir ma ruche tout entière ;
Dans tous mes vers on pourra voir
Si ma muse naquit haineuse et meurtrière.
Frustré d’un amoureux espoir,

Archiloque aux fureurs du belliqueux ïambe
Immole un beau-père menteur ;
Moi, ce n’est point au col d’un perfide Lycambe
Que j’apprête un lacet vengeur.

Ma foudre n’a jamais tonné pour mes injures.
La patrie allume ma voix ;
La paix seule aguerrit mes pieuses morsures,
Et mes fureurs servent les lois.

Contre les noirs Pythons et les Hydres fangeuses,
Le feu, le fer, arment mes mains ;
Extirper sans pitié ces bêtes venimeuses,
C’est donner la vie aux humains.
Un vulgaire assassin va chercher les ténèbres
Il nie, il jure sur l’autel ;
Mais, nous, grands, libres, fiers, à nos exploits funèbres,
À nos turpitudes célèbres.
Nous voulons attacher un éclat immortel.

De l’oubli taciturne et de son onde noire
Nous savons détourner le cours.
Nous appelons sur nous l’éternelle mémoire.
Nos forfaits, notre unique histoire,
Parent de nos cités les brillants carrefours.

Ô gardes de Louis, sous les voûtes royales
Par nos ménades déchirés,
Vos têtes sur un fer ont, pour nos bacchanales.
Orné nos portes triomphales.
Et ces bronzes hideux, nos monuments sacrés.

Tout ce peuple hébété que nul remords ne touche.
Cruel même dans son repos,
Vient sourire aux succès de sa rage farouche,
Et, la soif encore à la bouche,
Ruminer tout le sang dont il a bu les flots.
Arts dignes de nos yeux ! pompe et magnificence

Dignes de notre liberté.
Dignes des vils tyrans qui dévorent la France,
Dignes de l’atroce démence
Du stupide David qu’autrefois j’ai chanté !
Mai de moins de roses, l’automne
De moins de pampres se couronne,
Moins d’épis flottent en moissons,
Que sur mes lèvres, sur ma lyre,
Fanny, tes regards, ton sourire,
Ne font éclore de chansons.

Les secrets pensers de mon âme
Sortent en paroles de flamme,
À ton nom doucement émus :
Ainsi la nacre industrieuse
Jette sa perle précieuse,
Honneur des sultanes d’Ormuz.

Ainsi, sur son mûrier fertile,
Le ver du Cathay mêle et file
Sa trame étincelante d’or.
Viens, mes Muses pour ta panne
De leur soie immortelle et pure
Versent un plus riche trésor.
Les perles de la poésie
Forment, sous leurs doigts d’ambroisie,
D’un collier le brillant contour.
Viens, Fanny : que ma main suspende
Sur ton sein cette noble offrande…
Un juge sourcilleux, épiant mes ouvrages.
Tout à coup, à grands cris, dénonce vingt passages
Traduits de tel auteur qu’il nomme ; et, les trouvant,
Il s’admire et se plaît de se voir si savant.
Que ne vient-il vers moi ? Je lui ferai connaître
Mille de mes larcins qu’il ignore peut-être.
Mon doigt sur mon manteau lui dévoile à l’instant
La couture invisible et qui va serpentant,
Pour joindre à mon étoffe une pourpre étrangère…
Au sang de ses enfants, de vengeance égarée,
Une mère plongea sa main dénaturée, etc.,
Mais si Plutus revient, de sa source dorée,
Conduire dans mes mains quelque veine égarée,
À mes signes, du fond de son appartement.
Si ma blanche voisine a souri mollement…
Nunc et latentis proditor intimo
Gratus puellse risus ab angulo ;
…..Visa est si forte pecunia, sive
Gandida vicini subrisit molle puella,
Cor tibi rite salit……
Oh ! quel noble dédain fit sourire ta bouche,
Quand un brigand, vengeur de ce brigand farouche,
Crut te fait pâlir aux menaces de mort !
Ô Versaille, ô bois, ô portiques !
Marbres vivants, berceaux antiques,
Par les dieux et les rois Élysée embelli,
À ton aspect dans ma pensée.
Comme sur l’herbe aride une fraîche rosée,
Coule un peu de calme et d’oubli.

Archives par mois