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Deux hommes dans la ville – José Giovanni

Deux hommes dans la ville – José Giovanni
Le 25 octobre 1973 sort « Deux hommes dans la ville », troisième et dernier film réunissant Jean Gabin et Alain Delon, après « Mélodie en sous-sol » et « Le Clan des Siciliens ». On attendait un polar de plus ; c’est un plaidoyer. José Giovanni, qui l’écrit et le réalise, a été condamné à mort en 1948, a attendu la grâce dans une cellule de la Santé, et a passé onze ans en prison avant d’en sortir pour écrire « Le Trou ». Le film qu’il tourne avec les deux plus grandes vedettes du pays raconte ce qu’il sait : qu’un homme peut sortir du crime, et que la société ne le lui permet pas toujours. Il se termine sous la guillotine, huit ans avant que la France ne l’abolisse, et il a été vu par 2,4 millions de spectateurs.

Un éducateur et un ancien détenu

Gino Strabliggi, joué par Delon, sort de prison après dix ans pour un braquage. Germain Cazeneuve, joué par Gabin, est un ancien policier devenu éducateur, qui a décidé de finir sa carrière en aidant les hommes qu’il envoyait autrefois derrière les barreaux. Il se porte garant de Gino, lui trouve un emploi dans une imprimerie à Montpellier, une maison, une vie. Gino y entre sans réserve. Sa femme meurt dans un accident de voiture ; il rencontre Lucy, une employée de banque jouée par Mimsy Farmer ; il tient.

Ce qui le fait tomber, ce n’est pas le milieu. Ses anciens complices, Victor Lanoux en tête et un Gérard Depardieu de vingt-quatre ans qui n’a qu’une scène, viennent bien lui proposer un coup, et il refuse. Ce qui le fait tomber, c’est un policier : l’inspecteur Goitreau, joué par Michel Bouquet, celui-là même qui l’avait arrêté, et qui ne croit pas à la rédemption. Il le suit, l’interroge, le provoque, fouille chez lui, humilie Lucy. Un soir, à bout, Gino l’étrangle.

La thèse et la manière

Le film ne cache pas ce qu’il veut dire, et Giovanni a expliqué qu’il l’avait fait pour cela : contre la peine de mort, contre les prisons, contre ce qui empêche un homme libéré de redevenir un homme. Il le dit par la voix off de Gabin, qui commente, explique et conclut, et par une construction qui ne laisse aucune place au doute. Gino est innocent de tout sauf du dernier geste, et le dernier geste a été fabriqué par celui qui le poursuit.

On peut trouver cela appuyé. Le Goitreau de Bouquet est un monstre froid, sans motif, et le film ne lui accorde pas l’ombre d’une raison. Mais Bouquet le joue sans excès, à petite voix, avec une politesse qui glace, et il fait de ce rôle de commande l’une des grandes figures de policier du cinéma français : celui qui a raison sur la loi et tort sur tout le reste.

Ce qui sauve la thèse, c’est le regard de Gabin. À soixante-neuf ans, malade, il ne joue presque plus ; il regarde. Cazeneuve est un homme qui a compris tard, qui n’a plus le temps de convaincre, et qui fait ce qu’il peut. Sa relation avec Gino, silencieuse, faite de repas partagés et de conseils qu’on n’écoute pas, est le vrai sujet du film. Le titre le dit : deux hommes, pas un flic et un truand.

Delon, en creux

Delon produit le film et s’y donne le rôle le moins spectaculaire de sa carrière. Gino est un homme qui ne veut rien, qui travaille, qui se tait, et l’acteur, si souvent minéral, y trouve une douceur inattendue. Les scènes avec Mimsy Farmer sont d’une simplicité rare chez lui, et le procès, où il n’a presque rien à dire, est joué de dos, dans les épaules.

C’est aussi le dernier chapitre d’une histoire entre deux acteurs. En 1963, dans « Mélodie en sous-sol », Gabin était le vieux truand et Delon le jeune loup qu’il formait ; en 1969, dans « Le Clan des Siciliens », ils se trahissaient. Ici, le vieux est du côté de la loi et le jeune de celui de la faute, et ce qui les lie n’est plus le métier mais une sorte de paternité tardive, sans effusion, que les deux hommes jouent en se regardant à peine. On sent que Delon, qui a monté le film, a voulu offrir à Gabin ce rôle-là : celui qui regarde, et qui a raison trop tard.

Le tournage n’a pas été simple. Delon et Giovanni se sont affrontés les premiers jours, Gabin allait mal, et le film porte parfois cette fatigue. Mais elle sert le propos : personne, dans ce récit, n’a l’énergie de la révolte, et c’est précisément pour cela que la fin est insupportable.

La dernière scène

Elle dure quelques minutes et le cinéma français n’en avait jamais montré l’équivalent. L’aube, la cour de la prison, les bois de justice qu’on monte, Gino qu’on réveille, la chemise qu’on découpe, la cigarette, le corridor. Gabin est là, derrière la vitre, parce qu’il a demandé à y être. On ne voit pas la lame ; on voit son visage, et on entend sa voix qui dit qu’il ne comprendra jamais.

Giovanni filme cela sans musique et sans effet, avec une précision de témoin : il a vu ces préparatifs de sa cellule en 1948, il a entendu ces pas. La scène a marqué toute une génération, qui a découvert par elle ce que le mot « exécution » désignait concrètement. Robert Badinter, qui menait alors le combat pour l’abolition, a souvent cité le film parmi ce qui avait déplacé l’opinion. La guillotine servira encore quatre fois après lui ; la dernière en 1977.

Philippe Sarde et la ville

La musique est de Philippe Sarde, vingt-cinq ans, déjà l’auteur des « Choses de la vie » et de « César et Rosalie ». Son thème, une mélodie tenue par les cordes, revient sur les trajets de Gino dans Montpellier et donne au film sa tristesse sans lourdeur. Le titre dit « la ville », et la photographie de Jean-Jacques Tarbès la montre comme un lieu neutre, avec ses banques, ses imprimeries, ses trottoirs, où un homme peut vivre s’il est laissé tranquille.

C’est le cinéma de Giovanni, sans style visible et sans esbroufe, celui d’un romancier qui met en scène ses propres livres pour être sûr qu’on ne les édulcore pas. Il a été tenu pour un cinéaste mineur ; il a été surtout un cinéaste honnête, ce qui est plus rare.

Conclusion : un film de son temps, et du nôtre

Ce qui a vieilli, c’est le procédé : la voix off qui pense pour nous, la caricature du policier, le scénario qui pousse son personnage vers la mort avec la rigueur d’une démonstration. « Deux hommes dans la ville » est un film de thèse, et il ne s’en excuse pas.

Ce qui n’a pas bougé, c’est ce que la thèse contient. Un homme qui sort de prison est un homme, et ce qu’on fait de lui dit ce que nous sommes. Gabin, dans son avant-dernier rôle, prête à cette idée simple le poids de cinquante ans de cinéma, et Delon, pour une fois, accepte de ne pas être regardé. Le film a été fait pour convaincre, et il a convaincu. Peu de films peuvent dire cela, et aucun autre, en France, sur ce sujet-là.

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