
Céline – William Chapman

Céline avait seize ans, et jamais Raphaël,
Cherchant son idéal, le regard vers le ciel,
N’avait rêvé beauté plus candide et plus pure ;
Elle avait tout reçu des mains de la nature,
Mais la fortune avait pour elle fait défaut,
Car elle ne gagnait, hélas ! que ce qu’il faut
Pour faire honnêtement vivre sa vieille mère,
Ayant, dès son berceau, perdu son pauvre père.
Elle était à cet âge où tout, sous le soleil,
Brille, chante et sourit, ou tout est pur, vermeil,
À cet âge où le cœur, choyant ses songes roses,
Se complaît à rêver l’éternité des roses.
Contente des deniers que donne le labeur,
Elle n’enviait pas aux riches leur bonheur.
Elle aimait… à l’amour tout se bornait pour elle :
Elle avait dans son âme une vive étincelle
De ce foyer sacré qui brûle dans les cieux.
Bien des fois elle et lui, d’un pas silencieux,
À la brunante allaient sur le bord du rivage
Ouïr le râlement de la houle sauvage,
Ou bien encor couraient s’égarer au bosquet
Faire de toutes fleurs quelque rare bouquet,
S’enivrer des parfums des brises modulées,
S’asseoir sur le gazon, à l’ombre des feuillées,
Chercher, tête baissée, un petit nid d’oiseau,
Graver leur chiffre au tronc d’un arbre dont l’arceau
Les dérobait aux yeux de la foule indiscrète.
Ils avaient le bonheur, et leur âme distraite
Se berçait sans soucis sur les flots inconstants
De leur jeunesse en fleur, de leurs premiers printemps.
Mais, comme tôt ou tard chaque enfant d’Ève souffre,
Pour Céline soudain s’ouvrit un large gouffre
Où furent s’engloutir tous ses rêves dorés,
Tous ses projets d’amour en lambeaux déchirés,
Ainsi que, dans un lac qui soulève ses ondes,
D’un arbre dévasté roulent les feuilles blondes,
Comme par l’ouragan si souvent arrachés
Les petits nids de mousse aux branches attachés.
Un jour, Alfred cessa de revoir sa Céline…
Oubliant les serments de son âme enfantine
Et séduit par l’espoir de monceaux d’écus d’or,
Il avait délaissé son ange, son trésor,
Pour s’attacher le cœur d’une autre jeune fille
D’une haute naissance et de riche famille.
C’en était trop ce coup de lâche trahison
De Céline trompée emporta la raison.
Dès lors elle resta morose et sans parole,
Et, la voyant ainsi, l’on disait : « Pauvre folle ! »
Elle continuait pourtant à travailler
Chez les autres le jour, le soir à son foyer,
Et le peu que donnait encor sa broderie
Chassait comme autrefois la sombre pénurie.
Une nuit, au-dehors la tempête hurlait,
Sous les vents effrénés chaque logis tremblait,
Et, tordant leurs cheveux, comme pris de démence,
Les bois semblaient souffler dans quelque trompe immense ;
Et les pleurs in finis de Novembre mourant
Changeaient en un clin-d’œil chaque rue en torrent.
Pas un seul astre d’or au ciel blafard et morne
Ne perçait de ses feux l’obscurité sans borne ;
Seul, d’instant en instant, rayant l’immensité,
Un éclair dans l’espace égrenait sa clarté.
L’heure était avancée, et la ville en silence
Dormait sous le regard du Dieu plein de clémence ;
Et le pavé désert ne rendait aucun bruit ;
Pas un être vivant ne marchait dans la nuit…
Mais que dis-je ? une femme, une forme mignonne
Cheminait affrontant la rafale d’automne,
La pluie à flots pressés déroulant ses cheveux,
De son buste inondant les contours gracieux.
Déjà depuis longtemps elle allait devant elle,
Sans retourner la tête ou lever la prunelle.
Soudain, devant le seuil d’un logis somptueux
D’où s’élevaient des chants, des cris tumultueux.
La femme arrêta : la femme… c’était Céline
Qui bravait vers minuit le vent et la bruine
Et que le désespoir poussait au mauvais lieu.
Elle hésitait… son œil brillait comme le feu.
Avant que de frapper à la porte maudite,
Penchant son front ainsi que quelqu’un qui médite,
Elle porte la main à son sein palpitant,
De son corsage tire un ruban éclatant
Qu’elle presse aussitôt sur sa brûlante lèvre
Qu’on défleurie, hélas ! l’insomnie et la fièvre.
Et la foudre tonnai à l’horizon lointain.
Et dans le noir tripot l’orgie allait son train.
Elle hésitait toujours… Tout à coup, ô mystère !
Ébranlant tout les toits, un grand coup de tonnerre
Retentit, puis un corps sur le pavé roula.
Dans la maison infâme un frisson circula.
Plus d’un baiser mourut sur des lèvres tremblantes,
Maint anneau se brisa des danses chancelantes.
La tempête bientôt se tut, ivre de rage,
Et la lune perça la frange d’un nuage.
Quelques instants après, vers l’heure du matin,
Deux gendarmes passant, un falot à la main,
Apperçurent l’enfant gisante sur la pierre.
Ses doigts glacés pressaient encore un scapulaire.























