
Autrefois – William Chapman

C’en est fait l’espérance à mon âme est ravie.
Minuit vient de sonner à la vieille pendule,
Et, comme un long frisson, sa voix encor circule
Dans le noir corridor.
Au dehors pas un bruit ne vibre dans l’espace,
Hors le grommellement de l’ouragan qui passe
Sur le hameau qui dort.
Pas une blonde étoile au firmament sans borne…
Sous mon toit le silence est aussi lourd et morne
Que celui du tombeau,
Seul, par moments, le cri d’une flamme folâtre
Fait dresser une oreille à mon chien qui vers l’âtre
Allonge le museau.
Aux douteuses lueurs de ma lampe rustique,
Ma chambre étroite prend un aspect fantastique
Qui me fait frissonner.
Chaque meuble en son coin prend un aspect difforme,
Et mon vieux christ de bois, changeant soudain de forme,
A l’air de ricaner.
Depuis longtemps je laisse errer ma rêverie,
Comme au souffle du vent l’enfant, dans la prairie,
Livre son cerf-volant,
Comme la forêt fait flotter sa chevelure,
Comme la source épanche une onde claire et pure
Sur la galet roulant.
Laissant ployer mon front sous la mélancolie,
Je parcours un par un les feuillets de ma vie,
J’évoque le passé,
Et je me ressouviens de mes blondes années,
Frêles fleurs que le vent du malheur a fanées
De son souffle glacé.
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J’étais enfant. Avec mes petits camarades,
J’allais souvent jouer sous les vertes arcades
Des bosquets embaumés…
Nous ornions nos chapeaux de roses, de pervenches,
Des oiseaux, nous allions, en écartant les branches,
Chercher les nids aimés.
À force de sueurs, de peines, de fatigues,
Dans le lit des ruisseaux nous élevions des digues
Où le flot bouillonnait,
Et, sous le jet d’argent d’une fraîche cascade,
Éparpillant dans l’air sa joyeuse roulade,
Un beau moulin tournait.
Là-bas, sous les noyers, au bord de la falaise,
Nous bâtissions avec le galet et la glaise
Des tours et des chateaux,
L’été, sur les étangs nous possédions des flottes,
L’hiver, nous nous creusions dans la neige des grottes
Pleines de blancs cristaux.
Puis il fallait nous voir organiser des joûtes,
Nous ranger en deux camps, charger quelques redoutes
Qu’un groupe défendait !
Nous voir dans le grenier jouer l’opéra-bouffe,
Sous un habit d’emprunt dont la taille qui bouffe
Jusqu’aux pieds descendait !
J’entends encor les cris des fermières revèches,
Quand, pour voler des fruits, nous pratiquions des brèches
Dans leur enclos croulant ;
Je vois nos bastions sauter, voler en poudre,
Quand, tremblants, nous mettions l’allumette à la poudre
Des canons de fer-blanc.
Bien des fois, en secret, à l’heure de la brune,
J’ai quitté le logis, aux rayons de la lune,
Je suis allé m’asseoir
Sur quelque roc désert de la rive escarpée,
Pour écouter les flots chantant leur épopée
Dans les brumes du soir.
Là j’ai souvent passé presque des nuits entières
À choyer dans mon cœur les plus folles chimères ;
Là toujours je me plus
À me laisser bercer par la sainte espérance……
Hélas ! rêves dorés de ma naïve enfance,
Qu’êtes-vous devenus !
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J’avais vingt ans. J’aimais une enfant jeune et folle,
Une enfant au cœur noble, à l’âme de créole,
À l’oeil noir et perçant ;
Souvent, quand la soirée était limpide et belle,
Nous allions tous les deux errer dans ma nacelle
Sur le lac frémissant.
Bien des fois nous allions, sous l’épaisse feuillée,
Ouïr le rossignol mêlant sa voix perlée
Aux soupirs des ruisseaux,
Respirer les senteurs des pins et des mélèzes,
Ou bien piller aux champs les mûres ou les fraises,
Ainsi que les oiseaux.
Que j’aimais à la voir courir dans la rosée,
Le chapeau sur le dos, la robe retroussée,
Et les cheveux au vent !
Que j’aimais à la voir au bord de la fontaine,
Mirer ses dents de nacre-ainsi qu’une sirène,
Dans le cristal mouvant !
Souvent le soir, assis devant le feu de l’âtre,
Nous touchant du front, moi rêveur, elle folâtre,
Nous lisions des récits.
N’ayant d’autre bonheur que de se voir ensemble,
Nous nous étions formé de son logis qui tremble
Un petit paradis.
Quelquefois un mot fou s’échappant de ma bouche
La mettait aux abois, et la rendait farouche
Comme le papillon.
Durant quelques instants elle faisait la moue,
Mais soudain un baiser appliqué sur sa joue
Me valait son pardon.
Dans un amour sacré mêlant toutes nos flammes,
Dans un sublime hymen mariant nos deux âmes,
Nous narguions l’avenir ;
De notre bonheur seuls nous savions la portée,
Et par nos cœurs aimants chaque heure était comptée
Par un doux souvenir.
Mais, comme les amours ne sont pas éternelles,
Un jour, le sort brisa nos rêves, d’un coup d’ailes,
Fit de nous un jouet,
Ainsi que le flot fait du navire en détresse.
Pour m’avoir fui si tôt, bonheurs de ma jeunesse,
Que vous ai-je donc fait ?
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✽ ✽
Maintenant tout est sombre et brumeux dans mon âme ;
Aujourd’hui sous mon ciel rien de grand ne m’enflamme,
Rien n’a d’émotions,
Les parfums les plus doux n’ont plus pour moi d’arôme,
Et je n’ai plus au cœur que le pâle fantôme
De mes illusions.
Et, pour me rappeler de mes heures d’ivresse,
Je n’ai conservé rien qu’une soyeuse tresse,
Qu’un doux billet d’amour,
Et, pour chasser l’ennui qui toujours me déchire,
Je ne possède plus que les sons d’une lyre
Qui chante nuit et jour.























