
Albert Samain — L’employé de mairie qui rêvait d’infantes

1858 — 1900
Au zénith aveuglant brûle un globe de flamme,
Le ciel entier frémit criblé de flèches d’or.
Immobile et ridée à peine la mer dort,
La mer dort au soleil comme une belle femme.
Midi
Il a passé sa vie derrière un guichet. Fils d’un marchand de vin de Lille ruiné, employé de préfecture à vingt ans, puis rédacteur à l’Hôtel de Ville de Paris jusqu’à sa mort : voilà la biographie complète.
Et pendant ces années de bureau, il a écrit Au jardin de l’Infante, un des plus grands succès de librairie de la fin du siècle.
Le succès, et son revers
Le livre paraît en 1893. On le lit partout, on le récite dans les salons, on l’imite. Puis la mode passe, et le retour de bâton est féroce : Samain devient le nom qu’on donne à tout ce qu’on veut congédier — la mélancolie tiède, le crépuscule, les infantes, les jardins d’automne.
Le procès est en partie mérité. Il y a chez lui des poèmes qui ne sont que du parfum. Mais il suffit d’ouvrir « Midi » pour voir autre chose : une mer immobile sous un zénith qui brûle, une lumière physique, presque insoutenable. Cela n’a rien de tiède.
L’oreille
Sa vraie qualité est ailleurs, et elle est difficile à défendre parce qu’elle ne se démontre pas : il avait une oreille remarquable. « Octobre est doux » ouvre un poème dont chaque syllabe est pesée pour que la phrase ralentisse, comme la saison qu’elle décrit.
Octobre est doux. — L’hiver pèlerin s’achemine
Au ciel où la dernière hirondelle s’étonne.
Rêvons… le feu s’allume et la bise chantonne.
Deux fois « Rêvons… », à deux vers de distance, avec les points de suspension : c’est un procédé, et il fonctionne.
Quarante-deux ans
Tuberculeux, il meurt en 1900 à quarante-deux ans, dans une maison prêtée à Magny-les-Hameaux. Son second livre, Aux flancs du vase, paru deux ans plus tôt, est plus sec et meilleur que le premier ; c’est celui du poète qu’il commençait à devenir.
On l’a beaucoup aimé, puis beaucoup moqué. Il faudrait maintenant simplement le lire.
Choix de textes
- Midi — Une mer immobile sous un zénith qui brûle. Rien de tiède là-dedans.
- Octobre — « Rêvons… » deux fois en deux vers. Un procédé, et il fonctionne.
- Antigone — La Grèce, chez un employé de l’Hôtel de Ville de Paris.
- L’Hécatombe — Le versant violent, qu’on ne lui prête jamais.
- Dilection — Le mot est rare et le poème l’est aussi.
- Je rêve de vers doux… — Son art poétique, et ce qui lui a valu vingt ans de sarcasmes.
- Le Cortège d’Amphitrite — Une pièce mythologique menée avec un vrai sens du mouvement.
- Vieilles Cloches — Le son avant l’image. C’est par là qu’il faut l’aborder.
- J’aime l’aube aux pieds nus… — Une personnification qui aurait pu être ridicule et qui tient.
- Paysages — Le Nord de son enfance, sous les décors méditerranéens.
Pour le lire
Au jardin de l’Infante (1893) — l’immense succès, et la raison de sa disgrâce.
Aux flancs du vase (1898) — plus sec, meilleur : le poète qu’il commençait à devenir.
Le Chariot d’or (1901, posthume). Aucune édition courante à ce jour.
Guillain Méjane























