
Découpages 2 – France, 1948

Treize fleurs de papier coupé, un an après le « Jazz » de Matisse
Dessiner avec des ciseaux. Découper à vif dans la couleur me rappelle la taille directe des sculpteurs.
Henri Matisse
Un coquelicot. Regardez de quoi il est fait : une forme rouge à quatre lobes froissés, un disque noir, une tige verte un peu penchée, une feuille découpée en dents. Quatre morceaux de papier, pas un trait, pas une ombre — et personne au monde ne le prendrait pour autre chose qu’un coquelicot.
C’est la huitième planche d’un petit livre français de 1948 qui s’appelle simplement Découpages, et qui porte le chiffre 2, ce qui veut dire qu’il y en a eu un avant et peut-être un après. Il n’est signé de personne.
Un livre de modèles
L’objet appartient à une famille qu’on a beaucoup imprimée et jamais conservée : le recueil de modèles à copier. Des enfants, ou des maîtresses d’école, ouvraient cela sur une table, prenaient des ciseaux et des feuilles de papier de couleur, et refaisaient la campanule de la page 4.
Rien n’est expliqué, rien n’est numéroté, il n’y a pas une ligne de texte. Le livre montre, simplement. C’est à l’élève de comprendre, en regardant, que la fleur bleue tient en sept morceaux et que le plus difficile est la découpe des dents.
1948
La date mérite qu’on s’y arrête deux fois.
D’abord parce qu’elle situe le livre dans une France où tout manque encore. Enseigner à faire quelque chose de beau avec des chutes de papier de couleur et une paire de ciseaux est, en 1948, une proposition qui tombe juste.
Ensuite, et surtout, parce que l’année d’avant, en 1947, l’éditeur Tériade publiait à Paris Jazz — vingt planches dont Henri Matisse avait découpé les maquettes entre 1943 et 1944, cloué dans son fauteuil après son opération, en taillant aux ciseaux dans des papiers peints à la gouache. « Dessiner avec des ciseaux », disait-il.
Rien n’indique que l’auteur anonyme de Découpages ait jamais vu Jazz, et il n’y a aucune raison de le supposer. C’est justement ce qui rend la coïncidence si belle : au même moment, dans le même pays, le plus grand peintre vivant et un illustrateur de manuel scolaire font exactement le même geste, avec exactement le même outil, et pour la même raison — parce que les ciseaux obligent à décider.
Ce que les ciseaux obligent à faire
Voilà le cœur de l’affaire. Un crayon permet d’hésiter : on repasse, on estompe, on nuance. Une paire de ciseaux, non. La lame passe une fois, et la forme est arrêtée.
Il faut donc, avant de couper, avoir répondu à une question précise : qu’est-ce qui fait qu’un bleuet est un bleuet ? La réponse est dans ces planches, et elle est d’une justesse de botaniste. Le bleuet, ce sont des pétales déchiquetés en lanières inégales, comme arrachés. Le coquelicot, ce sont quatre lobes chiffonnés et un cœur noir. L’œillet, c’est un bord frangé, coupé comme aux ciseaux à cranter. La campanule, c’est une clochette dont le bord se retrousse en cinq pointes.
Aucune de ces fleurs n’a de contour dessiné, aucune n’a de modelé, et toutes sont identifiables au premier coup d’œil. C’est une leçon de botanique conduite entièrement par la silhouette.
Comptez les verts
L’autre plaisir de ces pages est un plaisir de coloriste, et il se cache dans le feuillage.
Sur une seule planche, on trouve cinq ou six verts distincts, jamais mélangés : un olive, une émeraude, un vert de sauge, un vert bouteille, un vert pomme, et un vert-brun pour les tiges sèches. Dans la nature, les verts se fondent les uns dans les autres et l’œil n’en distingue aucun. Ici, chaque feuille a choisi son vert une fois pour toutes et s’y tient.
C’est pour cela que ces bouquets de papier sont plus vifs que n’importe quelle aquarelle des mêmes fleurs : la couleur y a été décidée, pas observée.
L’empreinte de la voisine
Il faut enfin regarder ce que le temps a ajouté, et qui n’était pas prévu.
Derrière presque chaque fleur flotte une forme pâle, couleur de thé, décalée, souvent renversée. Ce n’est pas une ombre portée : c’est une autre fleur. C’est l’empreinte de la planche d’en face, passée dans le papier au fil des décennies pendant lesquelles le livre est resté fermé.
Chaque page porte donc le fantôme de sa voisine. Sur la planche du bleuet, on distingue nettement, en arrière-plan, une clochette qui appartient à une autre page. Personne n’a voulu cela, personne ne l’aurait accepté à l’impression, et c’est devenu la plus jolie chose du livre.
Pas un point de trame
Un dernier mot sur la fabrication, parce qu’elle explique l’éclat. En agrandissant, on ne trouve aucune trame, aucun point, aucune rosace : la couleur est un film continu, mat, posé à plat, où l’on voit le grain du papier au travers. C’est de l’aplat, à la façon du pochoir — l’exact contraire de la photogravure en quatre couleurs qui allait tout envahir dix ans plus tard.
Reste à imaginer la scène. Quelqu’un, en 1948, s’est assis devant une table avec des feuilles de papier de couleur, et a découpé treize bouquets, morceau par morceau — plusieurs centaines de morceaux — pour qu’un enfant puisse essayer d’en faire autant.




































