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Rudyard Kipling — Il a donné la parole au soldat de deuxième classe

Rudyard Kipling — Il a donné la parole au soldat de deuxième classe

1865 — 1936

If you can keep your head when all about you
Are losing theirs and blaming it on you,
If you can trust yourself when all men doubt you,
But make allowance for their doubting too;

If

Ce poème est resté ici dans sa langue, et c’est justice : « If— » est intraduisible, non par difficulté mais par usage. Il est devenu en anglais une sorte de bien commun, affiché dans les écoles, récité aux enfants, imprimé au-dessus de l’entrée du court central de Wimbledon.

André Maurois l’a mis en français sous le titre « Tu seras un homme, mon fils » — traduction très libre, devenue célèbre à son tour, et qui a fait de ce texte un monument de morale paternelle. Ce n’est pas tout à fait ce qu’il dit.

Les Barrack-Room Ballads

L’essentiel de ce que le Vagabond réunit vient de là : les ballades de chambrée de 1892. Kipling y fait parler le soldat de deuxième classe de l’armée des Indes — dans sa langue, avec son accent cockney, ses jurons et son point de vue.

« Tommy » dit ce que tout le monde faisait semblant d’ignorer : qu’on méprise le soldat en temps de paix et qu’on le vénère en temps de guerre. « Danny Deever » est une pendaison militaire racontée par les hommes au garde-à-vous. « Gunga Din » se termine sur un Anglais reconnaissant qu’un porteur d’eau indien valait mieux que lui.

Personne n’avait écrit cela. C’est de la poésie de caserne, faite pour être chantée, et elle est d’une virtuosité métrique que la critique lettrée a longtemps refusé de voir.

L’empire, et ce qu’il faut en dire

Il a été le poète de l’Empire britannique et il en a défendu l’idée, y compris dans ce qu’elle avait de plus contestable — « Le Fardeau de l’homme blanc » est de lui, et il n’y a pas moyen de l’excuser.

Il faut lire les deux ensemble : l’homme qui écrit cela est le même qui donne la parole aux hommes de troupe et qui, dans « Mésopotamie », accuse nommément ceux qui les ont envoyés mourir pour rien.

Son fils John est mort à Loos en 1915, à dix-huit ans, engagé grâce à l’intervention de son père qui avait fait passer outre à sa mauvaise vue. On n’a jamais retrouvé le corps. Kipling a écrit ensuite : « Si l’on demande pourquoi nous sommes morts, dites-leur que c’est parce que nos pères ont menti. »

Choix de textes

  • If — Laissé en anglais, et c’est justice : il est devenu là-bas un bien commun.
  • Le troufion Tommy Atkins — On méprise le soldat en paix, on le vénère en guerre. Il le dit tout haut.
  • Danny Deever — Une pendaison militaire racontée par les hommes au garde-à-vous.
  • Gunga Din — Un Anglais finit par reconnaître qu’un porteur d’eau indien valait mieux que lui.
  • Mandalay — La chanson d’un soldat rentré à Londres et qui ne s’en remet pas.
  • Mésopotamie — Il accuse nommément ceux qui ont envoyé les hommes mourir pour rien.
  • Le gué de la rivière de Kaboul — Une noyade au passage d’un gué. Rien d’héroïque, et c’est le sujet.
  • La femelle de l’espèce — « Plus dangereuse que le mâle. » Le refrain a fait le tour du monde.
  • Soldat, soldat — Une femme demande des nouvelles de son homme. On lui répond mal.
  • Un shilling par jour — La solde exacte. Toute l’armée tient dans ce chiffre.

Pour le lire

Barrack-Room Ballads (1892) — les ballades de chambrée, dont l’essentiel de ce qui est réuni ici.

Le Livre de la jungle (1894) · Kim (1901) · Histoires comme ça (1902).

En français, « If— » est surtout connu par la traduction très libre d’André Maurois, « Tu seras un homme, mon fils ».

Guillain Méjane

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