
Louis Bouilhet — Le premier lecteur de Flaubert

1821 — 1869
J’ai voulu, le premier jour,
Vendre mes chansons d’amour ;
J’étais bien novice !
La Dernière Chanson
Pendant vingt ans, chaque page de Flaubert est passée par lui. Il écoutait, il coupait, il disait ce qui sonnait faux. Madame Bovary, Salammbô, L’Éducation sentimentale ont été lus à voix haute devant Louis Bouilhet avant d’exister pour personne.
Quand il est mort, en 1869, Flaubert a écrit qu’il avait perdu son accoucheur, celui qui voyait dans sa pensée plus clairement que lui-même. Il ne s’en est jamais remis.
Le sacrifice organisé
Ils s’étaient connus à Rouen, sur les bancs du collège. Bouilhet, fils de chirurgien comme Flaubert, a d’abord fait médecine puis y a renoncé pour vivre de leçons de latin — c’est-à-dire de rien — afin d’écrire.
Il a eu du succès : Melaenis, un conte romain en vers, puis du théâtre joué. Mais il a surtout donné son temps à un autre, avec une générosité qui ressemble à un choix de vie plus qu’à un dévouement.
Un poète, tout de même
Il serait injuste de le réduire à cela. Sa poésie a des trouvailles que Flaubert lui enviait. « Le Tung-whang-fung » est une chinoiserie de quatorze vers où un oiseau tient exactement la taille d’une fleur — une miniature parfaite, qui a fait le tour des anthologies du XIXe siècle.
Et l’oiseau Tung-whang-fung est tout juste assez grand
Pour couvrir cette fleur en tendant ses deux ailes.
« Les Larmes de la vigne » regarde la sève qui pleure au printemps sur les ceps taillés, et en tire une méditation sans une once de sentimentalité. Et « La Dernière Chanson », d’où vient l’épigraphe, raconte en couplets la vente successive de tout ce qu’on possède — manuscrits, couverts, meubles — pour continuer à écrire.
Après
Flaubert a passé les années suivantes à s’occuper de sa mémoire : il a publié ses Dernières chansons avec une préface, s’est battu pour qu’on lui élève un monument à Rouen, s’est fâché avec la ville entière à ce sujet.
C’est peut-être la plus belle chose qu’on puisse dire d’un poète : que le plus grand prosateur de son siècle ait consacré ses dernières forces à ce qu’on ne l’oublie pas.
Choix de textes
- Le Tung-whang-fung — Un oiseau exactement de la taille d’une fleur. La miniature qui a fait sa réputation.
- La Dernière Chanson — Vendre ses manuscrits, ses couverts, ses meubles — pour continuer d’écrire.
- Les Larmes de la vigne — La sève qui pleure au printemps sur les ceps taillés. Aucune sentimentalité.
- L’Amour noir — Le versant sombre, celui que Flaubert reconnaissait comme le meilleur de lui.
- La Louve — Rome, une bête, une origine. Il excellait au conte antique en vers.
- Néera — L’antiquité amoureuse, traitée avec une exactitude d’archéologue.
- Les Chevriers — Une idylle sans mièvrerie, ce qui est plus difficile qu’il n’y paraît.
- La Fleur rouge — Une image tenue jusqu’au bout, sans jamais l’expliquer.
- Les Rois du Monde — Le Bouilhet politique, plus mordant qu’on ne l’attend.
- Le Laboureur — Le travail de la terre, vu par un homme qui vivait de leçons de latin.
Pour le lire
Melaenis, conte romain (1851) · Festons et Astragales (1859) — les deux livres de son vivant.
Dernières chansons (1872, posthume) — publiées par Flaubert, avec une préface qui est un tombeau.
Aucune édition courante à ce jour.
Guillain Méjane























