
Daniel Thaly — Celui qui avait la nostalgie de la France

1879 — 1950
Un soir, on voudrait être Heine,
Un autre soir Poe,
On voudrait être un capitaine
Aux îles Féroé.
Un soir, on voudrait être Heine
Voilà un homme né à la Dominique, médecin aux Antilles, salué de son vivant comme le prince des poètes antillais — et dont un livre s’appelle Nostalgies françaises.
C’est toute sa position, et elle est inconfortable : il a passé sa vie à regretter l’endroit où il n’était pas.
Un Béké médecin
Né à Roseau en 1879 dans une famille de Békés — ces créoles blancs installés aux Antilles depuis des siècles, les siens venus des Pyrénées —, il fait ses humanités au lycée de Saint-Pierre, puis médecine à Toulouse. Il exercera au pays, et finira bibliothécaire à la Schœlcher, à Fort-de-France.
Sa poésie est parnassienne de forme, classique de goût, et l’on comprend en la lisant pourquoi les Antilles l’ont d’abord adopté puis mis de côté : il chante son île avec les mots de la métropole, et la génération de la négritude aura d’autres comptes à régler.
Ce que le corpus révèle
Le Vagabond en réunit près de deux cents pièces, et la surprise est là : ce sont en grande partie des poèmes de Paris. Le cimetière Montparnasse, le jardin du Vert-Galant, des soirs parisiens, des envies d’être Heine ou Poe ou capitaine aux Féroé.
L’homme qu’on présente comme le poète des tropiques passe son temps à écrire l’ailleurs. Et son plus beau vers de circonstance est un constat sur le métier de poète, gravé devant une tombe : « On laisse périr de misère / Plus d’un bel écrivain / Et plus tard on érige en vain / Une statue altière. »
Il est mort à la Dominique en 1950, dans son île, à soixante-dix ans.
Choix de textes
- Un soir, on voudrait être Heine — Toutes les vies qu’on n’aura pas, énumérées un soir. Léger et désolé.
- Cimetière Montparnasse — « On laisse périr de misère plus d’un bel écrivain. » Un constat de métier.
- La montagne — Une montagne aimée pour une seule raison : ses lacs rappellent des yeux.
- La nuit dans les grands bois — Le décor tropical, traité en parnassien parfait.
- Le jardin du Vert-Galant — La pointe de l’île de la Cité, écrite par un homme des îles.
- A Paris — Le titre dit tout : le poète antillais écrit la capitale.
- Invitation au clair de lune — Un écho baudelairien assumé, et joliment tenu.
- Chanson triste — La forme brève, où sa mélancolie tient le mieux.
- Le poème à la nuit — L’heure où il écrivait, et qu’il n’a cessé de prendre pour sujet.
- Le souvenir — Son mot le plus fréquent, ici pris de front.
Pour le lire
Lucioles et cantharides (1900) · La Clarté du sud (1905) — les débuts antillais.
Le Jardin des Tropiques (1911) · Chansons de mer et d’outre-mer (1911) — son sommet.
Nostalgies françaises (1913) · L’Île et le voyage (1923) — le titre du premier dit toute sa position. Aucune édition courante à ce jour.
Guillain Méjane























