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Laurent Tailhade — L’homme d’une phrase, qu’il a payée d’un œil

Laurent Tailhade — L’homme d’une phrase, qu’il a payée d’un œil

1854 — 1919

L’œil vairon et le nez de pustules fleuri,
Sous l’effrayant amas de son bonnet à coques,
La buraliste, au seuil de l’odorant abri,
Exhale sa douleur en mornes soliloques.

Quinze centimes

En décembre 1893, l’anarchiste Vaillant jette une bombe dans l’hémicycle de la Chambre des députés. On demande son avis à Laurent Tailhade, qui répond : « Qu’importe la victime si le geste est beau ? »

Le 4 avril 1894, une bombe explose au restaurant Foyot, à Paris. Laurent Tailhade y dînait. Il y a perdu un œil.

L’ironie sans auteur

Aucun romancier n’aurait osé. On a beaucoup ri, et on rit encore ; mais il faut ajouter deux choses qu’on omet toujours.

La première est qu’il n’a pas désavoué sa phrase après l’attentat — il a continué à écrire pour les journaux libertaires, et il a fait de la prison pour cela en 1901.

La seconde est que la phrase est plus intelligente qu’elle n’en a l’air. Il ne se réjouissait pas d’un mort : il constatait, avec la cruauté qui était sa manière, qu’une société qui n’admire que la forme finira par admirer la forme des bombes.

Le poète qu’on a oublié dans l’affaire

Ce qui se perd dans le fait divers, c’est qu’il était un remarquable technicien du vers, formé au Parnasse et passé au symbolisme, capable des Tercets pour prier Notre-Dame comme du sonnet le plus ordurier.

Son grand livre, Au pays du mufle, est une galerie de la France de 1890 : la buraliste, le quartier Latin, le dîner champêtre, la vicomtesse harmonieuse, la classe moyenne et son ignominie. Les titres à eux seuls sont un genre littéraire.

Il vise bas — le petit-bourgeois, le cuistre, le médiocre — et il vise juste. Personne n’a mieux écrit la laideur ordinaire, ni avec un vers aussi net.

Après

Traducteur de Pétrone et de Théophraste, chroniqueur, conférencier, il a fini pauvre. Il est mort à Combs-la-Ville en 1919, borgne, et connu pour une seule phrase.

Choix de textes

Pour le lire

Au pays du mufle (1891) — la galerie de la France médiocre, son grand livre.

Vitraux (1891) · Poèmes aristophanesques (1904) · Poèmes élégiaques (1907).

Guillain Méjane

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