
Gertrud Kolmar — Elle a écrit « prends garde », et personne n’a pris garde

1894 — 1943
Tu me tiens dans tes mains tout entière.
Mon cœur, comme celui d’un petit oiseau, bat
Dans ton poing. Toi qui lis ceci, prends garde ;
Car, vois-tu, c’est un être humain que tu feuillettes.
La Poétesse
Elle s’adresse à vous. Elle dit qu’elle est dans votre main, que son cœur y bat comme un oiseau, et que ce que vous tenez n’est pas un livre.
Elle a écrit ces vers vers 1930. Elle a été déportée à Auschwitz en mars 1943 et on n’a plus jamais eu de nouvelles.
Berlin
Gertrud Käthe Chodziesner, née à Berlin dans une famille juive aisée, cousine de Walter Benjamin. Elle a été institutrice, interprète, gouvernante — jamais femme de lettres, et jamais mariée.
Elle publiait très peu et sous un nom d’emprunt tiré de la ville polonaise dont venait sa famille. Trois recueils de son vivant, dont l’un en 1938, chez un éditeur juif, dans une Allemagne où cela ne pouvait plus s’imprimer autrement.
Les femmes de ses poèmes
Regardez les titres : « L’Étrangère », « L’Enlevée », « La Jardinière », « La Sorcière », « La Jeune Vagabonde », « La Juive », « La Voyageuse », « La Délaissée », « La Poétesse », « La Méditante ».
C’est une galerie complète de femmes définies par leur situation — chassées, prises, laissées, en marche. Aucune n’est une allégorie : chacune parle à la première personne, avec un corps, une colère et un langage à elle.
« La Juive » a été écrit avant 1933. Il n’annonce rien, il constate une condition, et c’est ce qui le rend insoutenable à relire.
1941-1943
En 1941 elle est astreinte au travail forcé dans une usine d’armement à Berlin. Son père est déporté à Theresienstadt et y meurt. Elle continue d’écrire, apprend l’hébreu, envoie des lettres à sa sœur réfugiée en Suisse — ces lettres ont survécu.
Le 27 février 1943, elle est arrêtée dans la rafle des usines. Convoi du 2 mars vers Auschwitz. Elle avait quarante-huit ans.
Son œuvre a été publiée en Allemagne à partir des années soixante. Elle est aujourd’hui tenue pour l’une des plus grandes voix de la poésie allemande du siècle.
Choix de textes
- La Poétesse — « Prends garde ; car c’est un être humain que tu feuillettes. »
- La Juive — Écrit avant 1933. Il n’annonce rien, il constate — et c’est pire.
- L’Étrangère — La première d’une galerie de femmes définies par leur situation.
- La Sorcière — La figure de celle qu’on désigne. Elle la prend à son compte.
- La Jeune Vagabonde — Sur les routes, sans destination donnée. Personne n’est une allégorie ici.
- La Délaissée — L’abandon dit à la première personne, avec un corps et une colère.
- L’Esprit de la mer — Elle n’a presque pas voyagé. La mer est un lieu qu’elle invente.
- Adieu — Daté de 1933. Le titre ne demande aucun commentaire.
- Avis de décès — La formule administrative employée comme titre de poème.
- Métamorphoses — Devenir autre chose : la seule issue qu’elle envisage.
Pour le lire
Gedichte (1917) · Preußische Wappen (1934) · Die Frau und die Tiere (1938), publié chez un éditeur juif et aussitôt pilonné.
Féminité et judéité, poèmes 1927-1937 — l’édition française la plus complète. Voir aussi Mondes et La Femme et les bêtes.
Ses lettres à sa sœur, écrites entre 1938 et 1943, ont survécu et sont publiées.
Cousine de Walter Benjamin. Déportée le 2 mars 1943.
Guillain Méjane























