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Divers et inédits – Émile Goudeau

Divers et inédits – Émile Goudeau

Les songes, épandus partout, qui veut les prendre ?
Ils passent dans la nuit comme un troupeau subtil,
Et voguent, suspendant la lune au bout d’un fil,
Et semant au ciel noir les astres, blonde cendre.
Oh ! les songes fuyards et bleus qui veut les prendre ?

Je chanterai pour vous, s’il vous plaît, songes creux,
Parfums qu’on croit de femme, espoirs que l’on croit d’homme,
Éparse lueur d’or figurant une somme
Capable d’éblouir les plus riches hébreux.
Je chanterai pour vous, s’il vous plaît, songes creux.

Dans le Paris nocturne, amuse-toi, cervelle !
Jongle avec les comment et les et cœtera.
Nulle borne, nul Dieu Terme n’arrêtera
La course où ta folie alerte s’échevèle.
Dans l’ample solitude, amuse-toi, cervelle !
Qu’importent les soucis de la réalité ?
Va-t-en bercer ton rêve à l’envers des nuages,
Oublie hier et demain les mornes échouages
Où sombre ton orgueil, pauvre esquif démâté…
Qu’importent les soucis de la réalité ?

Tous les papiers timbrés et les banales luttes
Pour le pain de la vie et l’abri sous un toit
Ne sauraient t’enlever l’incoercible droit
De suivre les lutins joyeux en leurs culbutes,
Loin des papiers timbrés et des banales luttes.

Quels accords dans le vent mystérieux des nuits !
Quels sourires anciens dans les rayons de lune !
Sur le fleuve argenté scintille une fortune…
Où sont les aiguillons des quotidiens ennuis ?
Que d’espoir dans le vent parisien des nuits !

Tant de songes, épars dans l’air, qui veut les prendre ?
Ils se glissent sans bruit comme un troupeau subtil
Et voguent suspendant la lune au bout d’un fil.
Et semant au ciel noir les astres, blonde cendre…
Les songes fugitifs et doux, qui veut les prendre ?

L’imagination du myope rêveur
Suffit à figurer les choses à sa mode
Et c’est un procédé bizarrement commode
Que suivre, en sa naïve et menteuse ferveur,
L’imagination du myope rêveur.

Le poète a dans lui, possible, un doux mirage ;
Il saura transformer ce qu’il entreverra,
Et d’un spectacle assez noir il composera,
S’il y consent, la plus églogiaque image,
Le poète partout suscite son mirage.

Pensant que notre vie est toute illusion,
Il fera de la Bourse aux bizarres vacarmes
Un temple assyrien où des prêtres en larmes
Célèbrent d’Adonis la résurrection…
Puisque la mort du beau n’est qu’une illusion.

— « Le culte de l’argent vaut mieux, disent les autres.
« Il faut prendre une place énorme et beaucoup d’or,
« Et les femmes de luxe apportant le trésor
« Des cantharidités aux modernes apôtres
« Du culte de l’argent qui détruit tous les autres.

« Paris, ce vaste bois où poussent des maisons,
« Nous sert à détrousser plus d’une diligence ;
« Et les troupeaux bêlant de gogos sans défense
« Livrent à nos ciseaux furtifs d amples toisons. »
Ainsi parlent les gens de lucre en leurs maisons.
J’ai délaissé le coin brodé de violettes
Pour la forêt mystérieuse de Paris,
La clairière embaumante et les buissons fleuris
Où le rêve, volant sur des rimes follettes,
Peut atteindre le coin obscur des violettes.

Comme une abeille intelligente à son butin
Nous savons dénicher la perle dans la fange :
En la femme qui passe y a-t-il pas un ange ?
Les moineaux de Paris chantent terlintintin…
Un poète partout trouvera son butin.

— Mais j’aime la nature et les hommes m’ennuient,
Dit quelque barde fort ancien et rococo.
« J’adore les poulets et leur cocorico,
« Quand pleurent les bosquets que les bises essuient ;
« Car la campagne est tout et les villes m’ennuient.

« Il faut, ajoute-t-il, le rêve emmy les champs.
« Les prés verts, les blés d’or, aussi les forêts vierges.
« Qu’on me livre l’azur du flot le long des berges.
« À moi les rossignols et les soleils couchants.
« Toutes choses qu’on voit seulement dans les champs. »

Peuh ! quel besoin d’aller aux lointaines provinces.
Vers les pampas ou vers les océans plaintifs ?
Qu’importent la verdure et les blés excessifs ?
Si la campagne existe en nos cervelles minces,
Pourquoi l’aller quérir aux lointaines provinces ?

J’aime les becs de gaz pareils aux vers luisants,
Et ces noirs champignons appelés parapluies ;
Et les passants, fourmis subitement enfuies,
Libellules de joie ou crapauds déplaisants,
Et les fiacres du soir pareils aux vers luisants.

Connaît-on les ondins qui pleurent sous les arches,
Lorsque le fleuve obscur roule les trépassés ?
Et les lutins versant des rêves nuancés
Aux hères grelotteux qui dorment sur des marches,
Tandis que les ondins sanglotent sous les arches ?

La fée aux rires passe égrenant son métal,
Un vol de cloches monte aux tours de Notre-Dame ;
Quelque effronté moineau détache une épigramme
Sur le nez du Dieu Terme et sur son piédestal,
La fée aux rires passe en un bruit de cristal.

Mieux que des laboureurs des gens bêchent l’asphalte
Pour piquer des pavés en bois, comme des choux ;
Sur le trottoir avec des aspects de lys fous,
Des filles de vingt ans, tardives en leur halte,
Changent en pépinière amoureuse l’asphalte.

Et partout, c’est un champ superbe, ce Paris.
Avenue Opéra, rue du Quatre-Septembre,
Avec jasmin, iris, musc, héliotrope, ambre,
Un meunier diligent moud la poudre de riz
Pour nourrir les beautés factices de Paris.

Et c’est bien l’atmosphère où mûrissent les songes :
Espoirs, déceptions, amours inattendus ;
C’est un pays de rêve ou les yeux éperdus
Suivent le vol épars des chimères mensonges,
Dont les ailes en toc sont faites de nos songes.

Passants, ne riez point du moderne chanteur,
Qui, parmi les chemins de notre rude époque,
Tenant entre ses doigts une lyre baroque,
Fait danser sa chimère en un décor menteur.
Rêves, donnez la joie au moderne chanteur.

Les songes épandus partout, qui veut les prendre ?
Ils se glissent sans bruit comme un troupeau subtil.
Ils voguent, suspendant la lune au bout d’un fil,
Et semant au ciel noir les astres, blonde cendre…
Ohé ! les songes de Paris, qui veut les prendre ?
Le bonhomme Noël courant à perdre haleine,
Le bonhoSa belle barbe blanche au vent,
Escalade le mont et traverse la plaine,
Le bonhoConsultant sa montre souvent.
Son fardeau de jouets a ralenti sa course !…
Le bonhoQuelle heure est-il au Boulevard ?
Et quelle heure au cadran divin de la grande Ourse ?
Le bonhoNoël a peur d’être en retard.
Ce n’est point sans raison qu’il se fait de la bile,
Le bonhoCar il est le seul aujourd’hui
À ne pouvoir aller dans une automobile,
Le bonhoLà où le devoir le conduit.
C’est un record : il doit accomplir sa tournée
Le bonhoTout là haut sur les toits pointus,
Pour, de là, projeter dans chaque cheminée
Le bonhoLes mille cadeaux attendus.
Comment aller, dans une auto, sur des toitures
Le bonhoPleines de déclins malfaisants
Pour un bon gentleman de qui les ossatures
Le bonhoDatent de 1904 ans ?
Et l’excellent Noël se dépêche et bougonne
Le bonhoTrouvant Paris de plus en plus
Énorme et surhumain — Ville où l’on s’époumonne
Le bonhoÀ courir comme des perdus.
Et puis la cheminée ancienne ? qu’elle est rare
Le bonhoAvec sa cendre aux tons exquis !
Partout l’encombrement d’une fonte barbare :
Le bonhoSalamandres et Chouberskys.
Où loger là dedans le tambour, la poupée ?
Le bonhoLa cuirasse avec le mousquet ?
Le casque, le plumet, la trompette et l’épée ?
Le bonhoOu même un simple bilboquet ?
Et trop de toits ! trop hauts ! trop glissants ! trop funestes
Le bonhoPour les vieux pieds du vieux Noël…
… Néanmoins, il se hâte, en faisant de grands gestes :
Le bonhoSa blanche barbe fend le ciel.
Mais, soudain, du tréfonds de l’ombre épaisse et froide,
Le bonhoNon loin des lugubres fortifs,
Surgissent, brandissant du fer dans leur main froide,
Le bonhoTrois ou quatre apaches furtifs.
Ils ont de longs couteaux à virole, et, probables,
Le bonhoDans leurs poches, des revolvers ;
De casquettes ou de melons inénarrables
Le bonhoLeurs crânes velus sont couverts ;
Ils s’avancent d un pas sourd, et muet, et neutre,
Le bonhoDans le silence de la nuit,
Car ils ont à leurs pieds des chaussures de feutre
Le bonhoQui ne font sur le sol nul bruit.
Ils sont lestes et forts, et, de plus, ils sont quatre
Le bonhoContre le bonhomme Noël,
Qu’ils vont assurément en un clin d œil abattre
Le bonhoSauf hasard providentiel.
Que peut-il ce vieillard seul contre quatre Apaches
Le bonhoÀ l’assassinat exercés ?
Il lui faudrait de grands sabres, de fortes haches !
Le bonhoIl n’a que des marrons glacés…
Marrons ! mais quels marrons ! par un miracle étrange
Le bonhoIls sont plus durs que de l’acier.
Et l’on entend bientôt en roulant dans la fange
Le bonhoLes quatre Apaches s’écrier :
« N’en jetez plus ! » Mais lui, vengeur inéluctable :
Le bonhoPan sur l’œil, l’oreille ou le nez !
Pan, pan, croulez, marrons ! Un bandit lamentable
Le bonhoHurle : « Nous avons étrenné ! »
Alors Noël, riant dans sa barbe éternelle,
Le bonhoLes étrenne avec ses jouets,
Leur lançant la poupée ou le polichinelle
Le bonhoQui se transforment en boulets
« Grâce, mon vieux Noël ! ». Et lui : « Je vous pardonne.
Le bonho « Décampez, je vous le permets,
« Mais d’attenter, foi de Noël, à ma personne,
Le bonhoAh ! çà, ne l’essayez jamais !
Car me dévaliser, c’est voler l’espérance
Le bonhoD’un sourire joyeux et clair,
Que je dois apporter chaque année à l’enfance,
Le bonhoMoi, le sourire de l’hiver… »
Ils ont fui. Lors, le vieux contemple ses désastres :
Le bonhoTous ses jouets gisent brisés.
Grave, de son grand œil, il consulte les Astres,
Le bonhoEt les nuages irisés.
La Grande Ourse est là-haut et la lune à l’encontre.
Le bonhoLes étoiles dans le ciel froid
Ont l’air de chuchoter vers Noël qui leur montre
Le bonhoSon fourniment en désarroi.
Alors voici. Noël cueille des fleurs d’étoiles
Le bonhoPour créer des objets exquis,
Comme on n’en verra pas dans les sinistres poêles
Le bonhoSalamandres ni chouberskys.
Lorsque l’aube survient, il prend une lampée
Le bonhoDe rêve frais dans du soleil.
Pour en faire un polichinelle, ou la poupée
Le bonhoHabillée en brouillard vermeil.
Il construit sans rien emprunter à la fabrique
Le bonhoPlus d’un délicieux pantin,
Et même quatre cents chevaux à mécanique
Le bonhoAvec le vent frais du matin.
Car Noël, c’est un peu de rayon dans la brume,
Le bonhoDe l’idéal dans le réel.
Le bonhomme sous sa barbe de blanche écume
Le bonhoCache un peu de rose du ciel.
Les fourchettes et les couteaux
Guettent la chair fraîche de l’oie,
Tandis qu’en nos verres flamboie
La pourpre exquise des coteaux.

Les mages ont pris leurs manteaux
Pour aller où Dieu les envoie.
Bon voyage ! C’est avec joie
Que nous mangerons leurs gâteaux.

Un royaume dans une fève !
Être reine d’un soir, quel rêve !
Le roi boit ! faites-lui raison.

La République, sans ombrage,
Voit éclore, en toute maison,
Un monarque au moins par étage.
Le César blanc est seul dans le Palais d’Hiver.
Tandis que son Asie énorme l’enveloppe,
Il tourne ses regards à l’ouest, vers l’Europe,
Où l’on entend pousser une moisson de fer.

Pour déchaîner l’orage, il faudrait un éclair :
Dans la steppe le bruit d’un cheval qui galope…
Le juron d’un cosaque… ou le verset d un pope…
Si le César voulait lever un doigt en l’air…

Un seul doigt ! Et le glaive absurde des vieux reîtres
Coucherait les fils morts sur le sol des ancêtres,
Et verserait du sang aux ronces du chemin.

Sans souci de ce qu’elle amène, l’Heure sonne !
Un doigt en l’air, songeant aux vaincus de demain,
Dans son Palais d’Hiver, le César blanc frissonne.
Je hais le vent du Nord porteur de suicide,
Je hais le vent de l’Est, lourd poméranien,
Je hais le vent d’Ouest transocéanien.
Sempiternel verseur de l’eau qui nous oxyde.

Et malgré mon amour pour le Midi lucide
Je hais aussi le vent du Sud. Parisien
Échappé du typhus, naguère aérien,
Le choléra me guette à jamais implacide.

Noroît ! suroît ! nord-ê ! Zéphyr ! Cyclone lourd !
D’une part Ataxie, et de l’autre Chlorose !
La rose des trente-deux vents n’est pas ma rose,

Chère ! car si je dois périr, marin d’amour,
Aux éclairs de tes yeux, aux brises de tes joues,
Je veux sombrer sous l’éventail que tu secoues.
L’Amour est grand comme le monde ;
Il souffle, et sa lèvre féconde
Ruisselle en sève et tout s’inonde…
L’Amour est grand comme le monde.
L’Amour est petit comme un coin
Où l’on jette de loin en loin
La flamme rythmée avec soin…
L’Amour est petit comme un coin.
L’Amour est le roi de l’Espace ;
C’est son aile immense qui trace
Le chemin où l’Étoile passe…
L’Amour est le roi de l’Espace.
L’Amour, c’est un regard mouillé,
Et, dans le logis verrouillé,
Sur l’épiderme chatouillé
C’est l’amoureux baiser mouillé.
L’Amour, c’est la source ravie
Où la Nature inassouvie
Puise et rejette de la vie.
L’Amour, c’est la source ravie.
Et l’Amour c’est le massacreur,
Qui, dans sa haineuse fureur,
Déchire et transperce le cœur,
Et c’est de l’Amour que l’on meurt.
L’Amour, je l’ai béni, ma chère,
À cette saison printanière
Où je te buvais tout entière…
L’Amour, je lai béni, ma chère.
L’Amour — catin ! — je le maudis
Depuis l’heure où tu me trahis…
C’est un enfer ce Paradis.
L’Amour est mort, je le maudis.
Tourne le vent. Le vent qui tourne
Tournera-t-il en mal tourné ?
Le beau temps rarement séjourne ;
Et s’en va tôt, vite vanné.
Tourne le vent, le vent qui tourne.

Monte la mer, si tôt s’en va.
Fuit la mer dans le paysage ;
Jamais peintre ne la trouva,
Pour la pose, muette et sage…
Monte la mer, si tôt s’en va.
Courent les ans, meurt la jeunesse.
L’horloge des jours fait tic-tac.
Se peut-il point que l(on renaisse ?
Plouff ! La jeunesse est dans le lac,
Courent les ans, meurt la jeunesse.

L’amour s’en vient, s’en va l’amour.
Le ciel bleu, variable temple,
Peut devenir noir comme un four,
Le ciel de lit suit cet exemple…
L’amour s’en vient, s’en va l’amour.
L’âme ici-bas naît, — s’enfuit l’âme,
L’esprit souffle à travers les nerfs,
Le cerveau bout, le cœur s enflamme.
Puis sous le reflux des hivers,
On ne sait où s’écoule l’âme.

L’étoile brille à l’horizon…
Je rêve de métempsychose :
Sera-ce un jour, là, ma maison ?…
La mer est loin, la nuit est close,
L’étoile sombre à l’horizon…

Le vent emporte ma chanson.
Salut, petits enfants ! Bonjour, jeune espérance,
Qui n’êtes rien encor et serez tout demain ;
Futurs cultivateurs du domaine de France,
Fils du pays normand, Paris vous tend la main.

Vous êtes campagnards, nous venons de la Ville,
Et vous nous appelez en riant : Parigots.
Or nul travail n’est bas, nulle tâche servile ;
Et devant l’éternel labeur tous sont égaux.

Que, plus tard, vos deux mains sachent fouiller la terre
Afin de lui tirer du ventre les moissons ;
Que vos robustes bras s’acharnent au mystère
Qui fait surgir le blé dont nous nous repaissons.

Vous vivrez sur ce sol : falaise, val ou plaine.
Et que tels soient fermiers, manœuvres, pâtureurs,
Que tels jettent au vent, d’un beau geste, la graine,
C’est vous qui nourrirez les hommes, Laboureurs.

Et, malgré juin qui bride et décembre qui gèle,
Que le soleil recuise et hâle votre peau,
Et que le vent du sud ou du nord vous flagelle,
Votre destin, ô paysans, est noble et beau.

Car vous marchez loin des citadines cohues
Dans l’air pur du matin et dans l’air vif du soir ;
Vos espaces ne sont point bornés par des rues,
Et l’azur tout entier vous sert de reposoir.

Mais on laboure aussi dans Paris, ferme auguste,
Et s’il ne s’agit pas de garder les troupeaux,
Ni d’écorcher la glèbe avec le soc robuste,
Fiers autant que vos bras, s’activent nos cerveaux.

Et l’énorme labeur de Paris, sur le monde,
Projette la chaleur et la lucidité,
Les Arts éblouissants, la Science féconde,
Et les Lettres qui vont à l’immortalité.

C’est pour que vous soyez nos frères en science
Que l’École partout fait son geste appeleur,
Afin que vos esprits goûtent la sapience,
Et que le Livre s’ouvre à vous comme une fleur.

Lisez ! le Livre, c’est la lettre d’homme à homme,
C’est du grand au petit un énergique lien ;
Qu’on vienne du pays du vin ou de la pomme,
En lisant même livre, on est concitoyen.

Voilà pourquoi, petits élèves de l’École,
Ces Parigots que vous voyez tous les étés,
Désirent vous donner la fraternelle obole
Des livres que vos bons devoirs ont mérités.

Enfants des prés normands, nous, hommes de la Ville,
Pour que vous souriiez nous vous offrons ces prix ;
Et qu’on ne parle plus de la guerre civile
Entre Français des champs et Français de Paris.
Exilé près des flot sinistres,
Loin des Chambres et des ministres,
J’expie à coup sûr mes péchés, —
Et — Gardénia ! tu te tapes ! —
Pour assister à tes agapes
Je serai des plus empêchés.

En vain Chevré, blanc comme un linge,
S écriera-t-il : « Sculpté-je, ou peins-je ?
« Suis-je devenu buveur d eau ?…
« Ma présidentielle rentrée
« Par un sort funeste est sevrée
« De la présence de Goudeau ! !

« Tandis que nous vidons à l’aise
« Quelques muids, — lui, sur la falaise,
« Ne hume que l’embrun salé ;
« La ténacité de la Pluie
« Que nul rais de Soleil n’essuie
« Bat son visage désolé !…

« Il voit une nappe d’eau teinte
« De la verte couleur d’absinthe…
« Et cela n’est point du Pernod !
« Il voit le faux-col de l’écume
« Mousser comme un bock. — mais, ô plume !
« C’est toujours de l’eau, — triste lot !

« Il sent s’effondrer sur sa tête,
« En l’averse que rien n’arrête,
« Les cataractes des ciels lourds,
« Vers la rigole où dégringole
« Le ruisseau gonflé qui rigole…
« Triste lot ! c’est de l’eau, toujours !

« Plaignons-le ! clame d’un ton mâle
« Chèvre qui, pour n’être plus pâle
« Et passer du blanc au ponceau,
« Absorbe un verre paroxyste —
« Buvons donc à ce gardéniste,
« Que Dieu nous garde de tant d’eau ! »

Ferny pleure, ainsi que Paul Fabre,
Delorme, mince comme un sabre,
Ruisselle de larmes de sang ;
Fragerolle bat la mesure :
L’armée et la magistrature
Pour Goudeau réclament un ban.

Pan-panpan-panpan-Pan-panpan-panpan.
Pan-pan-paPan-panpan-panpan.
Pan-pan-pan-paPan-pan-pan

« Ainsi soit-il ! direz-vous, frères.
« Lorsque, lassé des eaux contraires,
« Goudeau quittera son exil,
« Bacchus voudra plus d’une antienne,
« Et Vénus… pour qu’il redevienne
« Goudeaudevie… Ainsi soit-il ! »

N’y comptez pas trop : cet Octobre
M’a désormais rendu si sobre
Que, victime enfin de mon nom,
Vous me verrez, ô Gardénistes,
Absorber des Saint-Galmier tristes.
Et répondre aux bacchantes : Non !

J’ai juré sur la mer sauvage
Que jamais plus aucun breuvage
Ne déshonorerait mon bec.
Après telle saison humide.
M’insupporterait tout liquide :
Eau ni vin ! — Je veux mourir sec.
Emilios envoie une lettre de part :
Lundi de Pentecôte, à minuit moins un quart,
Est mort son dernier rêve atteint de la chlorose,
À l’âge de vingt mois — Oh ! la terrible chose
Quand ils meurent soudain, ces amours d’angelots !
Aussi le pauvre père est gonflé de sanglots
Comme une outre, il se sent près d’éclater, le pauvre !
La poudre du Sultan et le miel du Hanovre
N’y font rien, car la mort de ce rêve chéri
Le rend à moitié fou — quand sera-t-il guéri ?
Le médecin Tant-Mieux gage pour six semaines,
Mais Tant-Pis le déclare incurable — Les chênes
Les plus durs ont fourni les planches du cercueil ;
On entend le marteau des menuisiers de deuil
Qui frappent sur les clous à tour de bras — Ce rêve
Est décidément mort à jamais ! qu’on l’enlève !
Je te dis donc adieu, petit rêve d’un an,
Je ne t’offrirai plus le sucre et le nanan ;
Ton diaphane corps s’enfuira dans les nues ;
Les heures de l’oubli seront bientôt venues :
Les lutins morts vont vite ! — Or çà, vieux croque-mort,
Tâche que tes sabots ne claquent pas trop fort.
Ne pose pas ta pipe au coin de cette bière,
Et laisse-le dormir, ce rêve, en sa poussière.
On se réunira pour le service noir
À la maison funèbre à huit heures du soir ;
C’est Krocus, le Castor, Canadison et Guigne
Qui tiendront les cordons du poêle, honneur insigne !
Le char sera traîné par quatre fabuleux
Hydropathes à pieds de cristal anguleux.
Emilios navré, chapeau bas, tête basse,
Suivra le corbillard et si la femme passe.
La mère de ce rêve, abandonné, perdu,
Et déjà par le ver de la tombe mordu.
Si la mère cruelle apparaît sur la route.
Qu’elle baisse son voile à grains d’or, qu’elle écoute
La voix des sylphes bleus et des gnomes maudits
Chantant sur le chemin du mort : De Profundis !
— Et maintenant prenez ce rêve, qu’on l’enterre,
Moi, comme Charles-Quint entrant au monastère,
J’irai ; là j’entrerai tout seul dans le tombeau
Qu’on nomme cabinet de travail, le flambeau
Pâle s’allumera, flambeau des longues veilles,
Où les esprits font leur sabbat plein de merveilles.
Le papier blanc sera mon linceul, et l’encens
Du tabac tournera ses brouillards bleuissants,
Sur le papier-linceul avec ses larmes noires,
L’encre hiéroglyphique écrira des histoires
À dresser les cheveux de la postérité.
Ainsi je suis vaincu par la réalité.
Or priez tous l’enfer de qui cela relève
Pour le rêve d’Émile et l’Émile du rêve.
L’un est mort, on l’enterre avec pompe demain,
Et l’autre est moribond : De Profundis — Amen !

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