
Nicolas Boileau — Le législateur, pris en flagrant délit de méchanceté

1636 — 1711
À quoi bon réveiller mes Muses endormies,
Pour tracer aux auteurs des règles ennemies ?
Penses-tu qu’aucun d’eux veuille subir mes lois,
Ni suivre une raison qui parle par ma voix ?
À quoi bon réveiller mes Muses endormies
C’est l’homme de l’Art poétique, celui qui a écrit « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement », celui dont on a fait pendant deux siècles le contremaître du classicisme français. Le romantisme l’a détesté pour cela, et il n’a jamais tout à fait été réhabilité.
Or voici qu’il ouvre un poème en demandant à quoi bon tracer des règles que personne ne suivra. Le législateur savait très bien ce qu’il faisait, et il ne s’en faisait pas accroire.
Ce que le Vagabond réunit
Pas l’Art poétique, pas Le Lutrin, pas les grandes satires. Ce sont ses épigrammes et ses pièces courtes — et c’est de très loin le meilleur endroit où le rencontrer.
Car l’épigramme est son arme véritable : quatre à huit vers, une pointe, un homme atteint. Sur Pellisson, sur l’Attila de Corneille, sur une harangue de magistrat, contre son propre frère Gilles Boileau, contre les médecins, contre Charles Perrault.
La querelle
Plusieurs de ces pièces viennent de la Querelle des Anciens et des Modernes, où il tenait pour les Anciens contre Perrault. On y voit aussi la réconciliation, qui est datée et qui a été versifiée : ces gens-là réglaient tout en vers, y compris la paix.
Il faut ajouter qu’il défendait sans relâche ceux qu’il admirait — Racine, Molière, La Fontaine —, ce qui donne à ses méchancetés une cohérence que la simple humeur n’aurait pas.
L’homme
Historiographe du roi avec Racine, académicien, riche, célibataire, retiré à Auteuil où il recevait ses amis. Une opération d’enfant l’avait laissé infirme, ce dont on a beaucoup ricané et dont il n’a jamais parlé.
Il est mort à Paris en 1711. Il avait passé sa vie à défendre l’idée que la clarté est une forme de la politesse.
Choix de textes
- À quoi bon réveiller mes Muses endormies — Le législateur doute de ses propres lois. À lire avant tout le reste.
- Sur l’Attila de P. Corneille — Il assassine le vieux Corneille en quatre vers. C’est impitoyable et c’est drôle.
- Sur Pellisson — L’épigramme sur la laideur d’un homme, genre qu’on ne pratique plus.
- Contre Gilles Boileau — Contre son propre frère, poète lui aussi. La famille n’excusait rien.
- À un médecin (Claude Perrault) — Le frère de Charles Perrault, médecin. Deux cibles pour le prix d’une.
- Sur la réconciliation de l’auteur et de M. Perrault — Même la paix se versifiait. La Querelle finit par un poème.
- Sur une harangue d’un magistrat — L’éloquence officielle, moquée par un homme qui savait écrire.
- L’amateur d’horloges — Le portrait d’un maniaque. Le XVIIe siècle savait faire cela mieux que nous.
- Le débiteur reconnaissant — Une petite comédie morale en quelques vers, et la chute est parfaite.
- À la fontaine de Bourbon — Le poème d’eaux thermales : le satiriste en cure, et il en rit.
Pour le lire
Satires (1666-1711) · Épîtres (1670-1698) — l’œuvre principale.
Satires, Épîtres, Art poétique — le volume Poésie/Gallimard, qui réunit les trois. L’Art poétique (1674) a fait sa gloire, puis sa réputation de gendarme.
Le Lutrin (1674-1683) — le poème héroï-comique, son texte le plus drôle.
Guillain Méjane























