
Les poupées – Albert Mérat

Tandis que les petits garçons
Font d’effroyables unissons
De tambour, la petite fille
Avec sa poupée, à mi-voix
Cause, grave et douce à la fois,
Ou bien, sans rien dire, l’habille.
À la vitrine de Giroux
La poupée a des cheveux roux,
Ainsi qu’une actrice à la mode.
J’ignore comment les mamans
Expliquent ses airs alarmants…
Ça ne doit pas être commode.
Celle-ci naquit à Paris :
Elle est gaie et semble avoir pris
Une coupe ou deux de champagne.
Celle-là, moins à redouter
Est nourrice et donne à téter ;
Elle arrive de la campagne.
Une autre avec de hauts talons
Et de vrais cils, noirs mais trop longs,
Par tous les temps de la semaine
Traîne un bichon gros comme rien ;
Est-ce elle qui mène le chien ?
Est-ce le bichon qui la mène ?
Une autre encor, lys et carmin,
Comtesse au faubourg Saint-Germain,
A sa voiture armoriée.
Un laquais aux veux de faquin
La suit à Saint-Thomas-d’Aquin
Près d’elle est une mariée.
Toutes montrent un luxe fou.
Leur chapeau va comme un bijou
À leurs têtes ébouriffées.
Les souliers nains, les petits gants
Valent des prix extravagants ;
Leurs couturières sont des fées.
Une grande madame attend
Des visites : il en vient tant !
La chambre est déjà toute pleine.
— Les bébés sont bien plus jolis :
On les arrange dans leurs lits
Sous la couverture de laine.
Petites filles, croyez-moi,
N’ajoutez pas beaucoup de foi
À l’air heureux de vos poupées ;
Regardez vos mères, le soir,
Qui près de vous viennent s’asseoir,
Charmantes, à coudre occupées.
Leur front tranquille, leurs beaux yeux
Qu’elles baissent valent bien mieux
Que ces mines évaporées,
De coquettes à falbalas !
— Et puis songez qu’il est, hélas !
Des mignonnes moins adorées :
Des enfants blondes comme vous,
Dont les regards aussi sont doux,
Qu’on réjouit pour peu de chose.
Pour une poupée à ressort
Qui coûte deux sous, et qu’endort
Une bouche petite et rose.






















