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John-Antoine Nau — Le tout premier prix Goncourt, et personne ne s’en souvient

John-Antoine Nau — Le tout premier prix Goncourt, et personne ne s’en souvient

1860 — 1918

Le bois excelse aériennement beau,
Géant et calme sur les cimes,
Bleu d’ombres diaphanes, sourit de haut
À la mer grecque où ondoient les glycines.

Les Chanteuses

En décembre 1903, l’Académie Goncourt décerne son premier prix. Il va à Force ennemie, un roman où un homme interné raconte qu’un esprit venu d’une autre planète a pris possession de son corps.

C’est un livre de science-fiction avant le mot, écrit du dedans de la folie, par un poète américain de naissance qui écrivait en français.

Eugène Torquet

Il s’appelait ainsi, il est né à San Francisco, sa famille est rentrée en France quand il était enfant, et il a passé sa vie sur les bateaux et dans les ports : les Antilles, la Méditerranée, l’Afrique, Majorque où il a fini.

John-Antoine Nau est un nom qu’il s’est fabriqué, et « Nau » veut dire navire en vieux français. Rien chez lui n’est resté à terre.

Une langue à lui

« Le bois excelse aériennement beau » : excelse n’existe pas vraiment, aériennement non plus. Il fabrique ses mots, il force les adverbes, il tord la syntaxe — et cela tient, parce qu’il a l’oreille.

C’est un homme dont le français n’était pas tout à fait la langue maternelle, et qui s’est autorisé pour cette raison des choses qu’un Français n’aurait pas osées. Apollinaire l’a lu, et cela s’entend.

Ses sujets : la mer, les ports, les villes hantées, l’Afrique, un coin de rue, la vieillesse. Toujours quelqu’un qui passe et qui ne s’arrête pas.

Majorque, 1918

Il est mort à Tressan, dans l’Hérault, l’année de l’armistice, connu de quelques poètes et oublié de tous les autres.

Le prix Goncourt a rendu célèbres des dizaines d’écrivains. Le premier de tous n’a rien obtenu du sien.

Choix de textes

  • Les Chanteuses — « Le bois excelse aériennement beau. » Il fabrique ses mots, et cela tient.
  • L’eau du large — Il a passé sa vie sur les bateaux. Cela ne s’invente pas.
  • La ville hantée — L’auteur de Force ennemie savait ce qu’est une présence de trop.
  • Afrique — Un continent pour titre, et pas une once de carte postale.
  • C’est un village — La phrase la plus plate possible, et tout le poème après.
  • Au coin d’une rue — Quelqu’un passe, ne s’arrête pas. C’est toujours son sujet.
  • Viviane — La fée de Brocéliande, chez un homme né à San Francisco.
  • Incarnations — Entrer dans un corps : l’obsession de tout son travail.
  • Sénile — Le mot brutal choisi comme titre, sans adoucissement.
  • Chemins — Rien chez lui n’est resté à terre, pas même les routes.

Pour le lire

Force ennemie (1903) — le tout premier prix Goncourt, et de la science-fiction avant le mot.

Hiers bleus (1904) · Vers la fée Viviane (1908) · Poèmes troglodytes (1898).

Guillain Méjane

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