
Handbook of Lettering for Stitchers – Elsie Svennås

Quarante façons de faire un A, pour n’en broder qu’une seule
A Handbook of Lettering for Stitchers.
Elsie Svennås — Van Nostrand Reinhold, New York, 1973
Ouvrez à la première double page. Il y a là une quarantaine de A, et rien d’autre.
Un A monté comme un tréteau, avec ses entretoises hachurées. Un A gothique en pleins et déliés. Un A réduit à un triangle rempli de triangles plus petits, eux-mêmes rayés. Un A qui n’est qu’une boucle de chaînette bleue. Un A dont la barre transversale porte une marguerite. Un a minuscule dessiné d’un seul trait qui repart en volute. Un A rayé horizontalement, un autre rayé verticalement, un troisième piqué de points. Et, en bas à gauche, trois A blancs réservés dans un rectangle bleu franc.
Une lettre, une page. Puis le B. Puis le C. Pendant tout un livre.
Ce n’est pas un livre de typographie
Le titre anglais dit « pour brodeuses », mais l’original suédois est plus net encore : ces planches viennent d’un Märkbok, paru en deux volumes en 1966 — un « livre de marquage ».
Marquer, c’est écrire son nom sur ce qui vous appartient. Des initiales dans l’angle d’un drap, sur l’ourlet d’une serviette, au col d’une chemise, sur le trousseau qu’une jeune fille emporte. Ces lettres-là ne sont pas faites pour être lues à distance ni pour composer une phrase : elles sont faites pour qu’une pièce de linge revienne de la lessive chez la bonne personne, dans une maison, un internat, un hôpital.
C’est un alphabet au service du droit de propriété — la seule écriture, peut-être, qu’on exécute une lettre à la fois et qu’on ne relit jamais.
Quarante solutions pour un problème qu’on ne résout qu’une fois
D’où la forme très particulière de l’ouvrage, qui n’a pas d’équivalent dans les livres de lettres.
Il n’y a ici ni classement historique, ni nom de caractère, ni hiérarchie. On ne vous dit pas que celui-ci est une romaine du XVIe siècle et celui-là une égyptienne de 1830. Les quarante A sont jetés sur la page comme sur un établi, à égalité, sans légende. C’est un livre où l’on ne compare pas : on choisit.
Et l’on ne choisit qu’une fois. La personne qui ouvre ce livre a devant elle un drap et deux initiales à broder ; il lui faut une forme, une seule, qu’elle exécutera peut-être en une soirée et qui restera là trente ans. La profusion de la page est à la mesure exacte de l’unicité du geste.
Ce que ces dessins montrent, ce n’est pas la lettre, c’est le fil
Voilà la clef de leur étrangeté graphique. Toutes ces hachures, toutes ces rayures, tous ces pointillés ne sont pas des ombres ni des trames décoratives : ce sont des points de broderie.
Un plein rayé serré, c’est un passé plat, et le sens des rayures indique le sens dans lequel l’aiguille doit coucher le fil. Une suite de petites boucles, c’est le point de chaînette. Un contour en pointillé, c’est le point avant. Un damier, c’est de la croix comptée sur la trame du tissu. Un O bordé de rayons, c’est un feston. Un M dont les jambages sont faits de minuscules fleurs à quatre pétales, ce sont des points de nœud posés un à un.
Chaque dessin est donc à la fois une lettre et une notice d’exécution. C’est ce qui donne à ces pages leur densité de motif, et c’est pourquoi elles se lisent aujourd’hui comme de l’abstraction pure alors qu’elles sont, ligne à ligne, entièrement techniques.
Le pavé bleu
Chaque double page contient un rectangle de bleu cobalt plein, dans lequel une ou deux lettres sont réservées en blanc.
Regardez lesquelles : ce sont toujours des lettres classiques, une romaine ou une italique de livre, tracées avec leurs empattements et le contraste régulier de leurs pleins et déliés. Le A du pavé bleu de la première planche est une italique de labeur ; le M est une capitale de titre ; le Y et le Z sont des italiques penchées.
C’est l’étalon. Au milieu de quarante inventions, on pose la lettre telle qu’un imprimeur la ferait, pour que la brodeuse sache d’où tout cela s’écarte. Et c’est le seul endroit où la lettre n’est pas dessinée : elle est le vide laissé dans la couleur — comme une réserve de tissu nu au milieu d’un fond brodé.
M est un W retourné
L’autre invention du livre est son sommaire.
Les lettres n’y ont pas toutes leur page. E et F la partagent, I et J, O et Q, P et R, V et W, Y et Z. Et sur la planche du M, on trouve des W : c’est la même forme, retournée.
L’alphabet est donc réorganisé non par son ordre, mais par le geste : ce qui se brode pareil va ensemble. Un R est un P auquel on ajoute une jambe, un Q est un O avec une queue, un F est un E amputé de sa barre du bas. Économie de brodeuse — un motif appris sert deux fois — et, accessoirement, l’une des plus justes descriptions de l’alphabet latin qu’on puisse donner.
Deux encres, jamais la couleur du fil
Tout le livre est imprimé en noir et en un seul bleu. Aucune planche ne montre un ouvrage terminé, aucune ne montre du linge, aucune ne montre la teinte réelle d’un coton à broder.
Ce parti pris est plus radical qu’il n’y paraît : on ne vend ici aucune image du résultat. Rien qui ressemble au fil rouge des marquettes anciennes, rien qui ressemble à un drap. Le livre reste tout entier du côté de l’instruction, et laisse à celle qui l’ouvre le soin d’imaginer sa propre couleur sur sa propre toile.
Un livre qui arrive quand la chose s’en va
Il y a enfin la date, qui est mélancolique.
1966 en Suède, 1973 en Amérique : à ce moment-là, on n’a plus vraiment besoin de marquer son linge à l’aiguille. Les rubans imprimés à votre nom se vendent au mètre, les feutres indélébiles existent, les étiquettes cousues sont fournies avec l’uniforme. Le marquage à la main est déjà un usage de survivance, pratiqué par goût plutôt que par nécessité.
C’est presque toujours à ce moment-là que paraissent les plus beaux manuels : quand une technique cesse d’être obligatoire, quelqu’un prend enfin le temps d’en dresser l’inventaire complet, et le fait avec une générosité que l’usage courant n’aurait jamais justifiée. Quarante A pour une seule paire d’initiales : c’est le luxe d’un savoir qui n’a plus à se dépêcher.










































