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Constantin Cavafy — Un employé de bureau d’Alexandrie, qui écrivait l’Histoire au présent

Constantin Cavafy — Un employé de bureau d’Alexandrie, qui écrivait l’Histoire au présent

1863 — 1933

Lorsque tu mettras le cap sur Ithaque,
fais de sorte que ton voyage soit long,
plein d’aventures et d’expériences.

Ithaque

Il n’a jamais publié un livre. Il faisait imprimer ses poèmes sur des feuilles volantes qu’il agrafait lui-même et distribuait à des amis choisis. Il en a écrit cent cinquante-quatre qu’il jugeait dignes ; il en a détruit beaucoup d’autres.

Il était fonctionnaire au service des irrigations d’Alexandrie, et il l’est resté trente ans.

Alexandrie

Grec d’Égypte, il a vécu presque toute sa vie dans la même ville et dans le même appartement de la rue Lepsius, au-dessus d’un bordel et en face d’un hôpital. « Où pourrais-je mieux vivre ? » disait-il : « en dessous, la chair ; en face, la maladie ; et plus loin, l’église, où l’on pardonne ».

C’est la clef de toute son œuvre. Il n’a pas cherché ailleurs : il a creusé un seul lieu, sur deux mille ans.

L’Histoire comme temps présent

Ses poèmes se passent chez les Séleucides, chez Ptolémée, à Antioche, à Byzance, à Alexandrie sous les Romains. Ce ne sont pas des reconstitutions : ce sont des scènes, souvent minuscules, où quelqu’un se trompe, se vante, ou comprend trop tard.

« Dans l’attente des barbares » est le plus célèbre : une ville entière se prépare fébrilement à l’arrivée d’un ennemi qui ne vient pas — et la fin dit que c’était une solution, ces gens-là. Le poème a cent vingt ans et il n’a pas pris une ride.

Le corps, et la mémoire

L’autre versant est amoureux, et il est homosexuel sans détour ni excuse — ce qui, en 1910, ne se publiait pas. D’où les feuilles volantes.

Ces poèmes-là portent presque tous une date pour titre : « Jours de 1903 », « Le matin sur la mer, 1911 », « Dans l’escalier, 1910 ». Ce ne sont pas des récits de désir mais des exercices de mémoire exacte : une chambre, une lumière, un visage entrevu, et l’effort de le retenir tel quel.

Il est mort d’un cancer du larynx en 1933, le jour de son soixante-dixième anniversaire, muet depuis des mois.

Choix de textes

  • Ithaque — Le poème le plus lu du siècle grec : le voyage vaut mieux que l’arrivée.
  • Dans l’attente des barbares — Une ville se prépare à un ennemi qui ne vient pas. Cent vingt ans, pas une ride.
  • La ville — « Tu n’iras pas ailleurs. » Le poème le plus dur qu’il ait écrit.
  • Les Thermopyles — Tenir un passage en sachant qu’on le perdra. Toute son éthique.
  • Monotonie — Les jours qui se répètent. Un fonctionnaire savait de quoi il parlait.
  • Les fenêtres — Chercher une ouverture dans des pièces obscures, et craindre de la trouver.
  • Mer matinale — Il veut regarder la mer et s’aperçoit qu’il ne regarde que ses souvenirs.
  • Jours de 1903 — Une date pour titre. C’est sa façon de dire qu’il n’invente rien.
  • Les chevaux d’Achille — Les chevaux immortels pleurent un mort. Homère relu par un moderne.
  • Avant que le temps ne les change — Deux amants se séparent au bon moment. La cruauté est dans le calcul.

Pour le lire

Premier voyage en Grèce — l’édition disponible aujourd’hui.

Cent cinquante-quatre poèmes, jamais réunis en livre de son vivant : il les imprimait sur feuilles volantes.

En français : la traduction de Marguerite Yourcenar et Constantin Dimaras (Présentation critique de Constantin Cavafy, 1958), et l’édition Poésie/Gallimard.

Guillain Méjane

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