
Paul Haag — Le Livre d’un inconnu, qui ne l’était pas
1843 — 1911
Lune, lune fantasque, ô peu discrète amie,
Pourquoi nous suivais-tu dans la marche endormie
De ce fiacre banal où tantôt nous faisions
Le tour du lac désert qu’argentaient tes rayons ?
Lune, lune fantasque
Un fiacre, un lac, la nuit, deux personnes dedans, et la lune qui suit. Le poème reproche à la lune d’avoir été là — d’avoir vu.
Aucun de ses poèmes n’a de titre. Le site les range par leur premier vers, ce qui donne au catalogue une allure de journal intime dont on aurait perdu les dates.
Un anonymat voulu
Le recueil a paru en 1879 chez Lemerre, l’éditeur des Parnassiens, sans nom d’auteur, sous ce titre : Le Livre d’un inconnu.
L’inconnu s’appelait Paul Haag. Né à Paris en 1843, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées, professeur à l’École polytechnique et au Conservatoire des arts et métiers, il a proposé dans les années 1880 l’un des premiers projets de métropolitain pour Paris, et rédigé des cours de calcul différentiel et de mécanique. Il était l’ami et le confident de François Coppée.
On comprend l’anonymat : un ingénieur de l’État qui publie l’histoire d’un amour malheureux n’a pas intérêt à la signer.
Ce que le livre raconte
Le livre se tient. C’est un livre d’un seul mouvement — une histoire d’amour racontée à rebours, depuis la fin. « On causait, on parlait du monde, de la fête », « Je sortis, j’avais froid, le long des avenues », « Le soir venant, je descendis de la falaise », « Désespoir, désespoir, noire et sinistre mer ».
Chaque pièce est une scène datée par une heure et un lieu. On y suit quelqu’un qui sort d’un salon, marche dans le froid, descend vers la mer, et n’arrive nulle part.
L’astronomie amoureuse
Deux poèmes lèvent la tête : la lune indiscrète du fiacre, et « Ainsi je te revois, ô mystique Grande Ourse ». Les astres y sont des témoins gênants, pas des symboles.
C’est un des rares gestes qui lui appartiennent en propre, et il suffit à distinguer ce livre des mille recueils identiques que la fin du siècle a produits.
Il meurt à Paris en 1911, officier de la Légion d’honneur. Le livre, lui, est resté celui d’un inconnu.
Choix de textes
- Lune, lune fantasque, ô peu discrète amie — Il reproche à la lune d’avoir vu. Les astres sont des témoins gênants.
- Ainsi je te revois, ô mystique Grande Ourse — Le second poème d’astronomie amoureuse, et le geste lui appartient.
- Je sortis, j’avais froid, le long des avenues — On sort d’un salon, on marche dans le froid. Une scène, une heure.
- Le soir venant, je descendis de la falaise — La descente vers la mer, qui n’aboutit à rien.
- Désespoir, désespoir, noire et sinistre mer — Le mot répété d’entrée. Après cela, il n’y a plus de recours.
- On causait, on parlait du monde, de la fête — La conversation mondaine notée comme un bruit de fond.
- Je me souviens encor du temps de mon enfance — La seule fois où il remonte plus loin que cette histoire-là.
- Ainsi que de pâles statues — L’immobilité, chez quelqu’un qui marche tout le temps.
- Tristes forêts, ravins, déserts semés de ronces — L’énumération de paysages hostiles, tenue d’un seul souffle.
- Oui, peut-être, peut-être est-ce là le remède — Deux « peut-être » dans le premier vers. On sait déjà que non.
Pour le lire
Le Livre d’un inconnu (Lemerre, 1879, paru sans nom d’auteur), transcrit sur Wikisource, d’où viennent les textes du site.
Ses poèmes ont été repris dans les anthologies Lemerre (1888) et Walch (1906).
Guillain Méjane
























