
Marsyas aux enfers – François-Paul Alibert

APOLLON
C’est toi, chère ombre ? errante au seuil de la prairie
Souterraine où le pâle asphodèle fleurit
Et jamais ne s’épuise en parfums périssables,
Quel morose aiguillon t’inquiète et te pousse
Et te fait en tous lieux divaguer au hasard,
Sans jouir du repos qu’attache à ces pelouses
La promesse qui luit d’un éternel été ?
Ne tourne pas vers moi ton regard irrité,
Je ne viens aujourd’hui poursuivre ma victoire,
Ni, d’un cœur qui s’obstine, attenter à ta gloire.
Si d’Hermès usurpé j’emprunte le pouvoir,
Le dessein qui m’occupe est d’exercer ton âme
À la paix bienheureuse et calme qui t’échappe
Et d’un souhait trompé te fait souffrir les maux.
Laisse, laisse, crois-moi, d’illusoires roseaux
Qui par ta bouche enfin ne forcent point la brise,
Et ce vain jeu d’un souffle entre tes doigts captif.
Ici l’air est muet qu’expirent toutes lèvres
Et propre seulement aux échanges subtils
Où se livre le chœur des ombres satisfaites,
Pour peindre leur silence et leur félicité.
Viens, ensemble gagnons ces naissantes collines
D’où découle en suspens une douce clarté.
Tu vois, ma lyre absente et ces mains qui t’invitent,
Attestent la querelle éteinte où nous avons
Naguère mesuré nos armes et nos forces.
Suis-moi, je te dirai mes vœux et de quel front
Il nous faut accepter le destin qui l’emporte,
Et la nécessité nous tient, d’un œil jaloux,
Tous deux assis sur ses implacables genoux.
Tu jouas bien, ta flûte était nombreuse et tendre,
Et le cœur transpercé devenait, à l’entendre,
Plein d’un fervent délire où la terre et le ciel
Entremêlaient sans art leurs flottantes limites.
Mais, t’ayant accablé, ne crois point que l’envie
Ni la haine aient rendu mon triomphe cruel.
Si je t’ai fait mourir, cher Marsyas, écoute,
C’est que tu menaçais, par des charmes trop doux,
D’amollir l’âme impure à ta voix enivrée.
Ils ne sont plus, les jours où Cybèle sacrée
Sur son char agitait l’univers au passage
Et traînait après soi ce chancelant cortège
Où des dieux égarés montraient sur leur visage
La face monstrueuse et fauve des panthères.
Et la race d’argile a senti s’éveiller
Sous ses tempes au feu primordial trempées,
Un sublime désir de plus hautes pensées
Vers de plus durs travaux hâtant ses jeunes forces.
Or, apprends que mon œuvre est d’enseigner aux hommes
À diviser ce que ta bouche a confondu.
Je ne viens pas ravir les cœurs hors des poitrines,
Mais les solliciter à de mâles vertus,
Et, d’un plus ferme accent, ma voix qui leur imprime
Un nombre plus sévère et plus pur désormais,
Les contraint d’enchaîner ce que tu déliais.
Un plan nouveau s’élève, et vois-tu pas le monde
De toute sa puissance aspirer vers mon sceptre ?
Et, reniant des lois où l’injustice abonde,
Impatiente d’ordre et de beauté, la terre
Secoue une pesante et morne volupté,
Et, dans une mesure idéale et divine,
Hors d’elle projetant le temple et la cité,
Veut faire enfin fleurir une grave harmonie
Où ne régnaient d’abord que l’ivresse et le sang.
Toi, tu signifiais le précipice, l’antre,
L’ombre équivoque et je ne sais quelle discorde
Où l’homme dans son sein nourrissait un désordre
Harmonieux, au lieu d’exhorter sa raison.
Et, sous ton chant subtil, transformait la diverse
Année en une seule et brûlante saison.
Quels troubles n’as-tu pas dispensés de tes lèvres,
Quel souffle où l’univers allait s’évanouir !
C’est pourquoi Marsyas mérita de périr.
Il fallait, tu m’entends, il fallait que la flûte
Par moi fût subjuguée et que tu disparusses,
Et que, sur ta ruine illustre, il s’élevât
Une époque sereine et lumineuse où l’âme,
De ton charme pervers et triste délivrée,
En toute intelligence enfin sût inventer
Un art d’où la langueur phrygienne est bannie,
Et sur la lyre austère accordât son génie.
Sois-moi reconnaissant plutôt, d’avoir été
Celui dont la rigueur arrache ta mémoire
À l’oubli menaçant qui t’allait offenser.
Que serais-tu sans moi, que deviendrait ta gloire,
Au cours d’une vieillesse obstinée et caduque
Où ton esprit chagrin traînerait vers sa chute,
Et ne trouverait plus d’échos où résonner ?
Loin de voir sans honneur son trône dispersé,
Quand un règne décline, alors, qu’il remercie
Les dieux voulant que sa disgrâce soit tournée
Au mérite de l’ordre inconnu qui surgit
Et que par son malheur le destin s’accomplisse,
Et je te forcerai de chérir ton supplice,
Car je t’aurai donné la jeunesse éternelle,
Et j’attache ton nom à mon sort immortel.
Je mourrai, disais-tu. Crois-tu donc que j’ignore
Ce terme où le déclin est le prix de l’aurore ?
Va, je saurai tomber. Mais celui qui viendra,
S’il veut vivre et sauver son empire, il faudra
Qu’il dépouille plus tard une obscure naissance,
Et, relevant l’autel par ses mains ébranlé,
Qu’il m’emprunte en secret ma plus intime essence,
Et, sous ses traits, toujours me fasse triompher.
Dis-moi, chère âme, encor quel scrupule te mène ?
MARSYAS
C’est bien, ce que tu fis est juste.
APOLLON
Et toi ?
MARSYAS
Je t’aime.























