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Les Amours de mon vieux maître d’écriture – Louise Colet

Les Amours de mon vieux maître d’écriture – Louise Colet

Sur les bancs studieux de la salle tranquille
Où ce livre aujourd’hui va trouver un asile,
Lorsqu’au bras de ma mère, enfant, j’allais m’asseoir,
Mon cœur battait déjà d’un poétique espoir :
Tous ces écrits fameux, immortel héritage,
Que le génie humain nous lègue d’âge en âge,
À la gloire semblaient me convier aussi.
Je me disais : Un jour j’aurai ma place ici I
Mon âme qui fermente ignorée, inquiète,
Un jour éclatera dans des chants de poète ;
Et dans ces mêmes lieux où je rêve à l’écart,
Des succès que j’envie alors j’aurai ma part !
L’illusion est sainte et sied à la jeunesse ;
Hélas ! que serions-nous sans cette enchanteresse !
Si sa voix en naissant ne nous soutenait pas,
Nous irions dans les pleurs de la vie au trépas.
Des plus nobles instincts que Dieu mit dans notre âme,
L’illusion allume et fait grandir la flamme ;
L’humanité lui doit ses élans généreux,
Et le cœur qui la perd a cessé d’être heureux !
Jeune, l’esprit frappé par le néant des choses,
J’ai senti succéder, tristes métamorphoses !
Au mirage éclatant qui m’attirait d’abord,
Le désenchantement, rivage au sombre bord,
Funestes régions, de deuil toujours couvertes,
Où l’âme, en s’avançant, compte et pleure ses pertes,
Où tout ce qu’elle aima devient cendre et débris,
Où l’amour et la foi ne trouvent plus d’abris,
Où le désir ardent de la gloire a fait place
À la froide raison qui comprend que tout passe ;
Que le plus grand éclat, comme le plus grand bruit,
S’apaise dans la mort et s’éteint dans la nuit !
Lorsque l’homme en est là, nul succès ne l’enivre.

Oh ! mes concitoyens, mon âme est dans ce livre ;
Lisez-le, vous venez que je n’ai point jeté
Un appel orgueilleux à l’immortalité.

La gloire, cet écho que l’avenir emporte,
Est déjà dans mon cœur une espérance morte :
Je vois s’avancer l’ombre et je pressens l’oubli !
Mais avant que mon nom y tombe enseveli,
J’évoque du passé les touchantes images.
Vous qui m’avez connue, oh ! vous lirez ces pages !
Vous chercherez l’enfant dans le poète ; eh bien !
Vous le retrouverez plein de foi dans le bien,
Jetant les cris hardis d’une âme généreuse,
Sans guide s’élançant dans l’arène orageuse,
Luttant avec courage, et parfois triomphant !
Le poète a gardé les instincts de l’enfant !
Il a su conserver, malgré tant de blessures,
Un cœur toujours aimant, des lèvres toujours pures ;
Et pour ceux dont la haine a fait ses jours amers
Vous trouverez encor le pardon dans ses vers !

Souris à mon retour, ô ma ville natale ;
Ce livre, c’est vers toi mon âme qui s’exhale ;
C’est moi qui te reviens pour ne plus te quitter ;
Ces chants de ton enfant tu vas les adopter ;
Et quand je dormirai dans la tombe enfermée,
Seule tu garderas ma frêle renommée.

Ô doux temps regretté d’une jeunesse éteinte,
Allez-vous revenir ?
Chaque pas que je fais dans cette chère enceinte
Éveille un souvenir !

C’est ici que mon cœur, s’ouvrant à la pensée,
Souffrit avant le temps ;
C’est ici que la Muse en naissant m’a bercée
De songes éclatants.
Sous le dôme empourpré des arbres de Judée,
Dans cette vaste cour,
Par des pleurs ou des vers mon orageuse idée
Débordait tour à tour.

Passons le corridor, voici le jardin sombre
Où le toit paternel est clos par un vieux mur,
Là, l’orme séculaire abritait de son ombre
L’enfant poète obscur !

Au pied de ce tronc noir je suis encore assise ;
Le bel arbre est toujours de rameaux verts chargé ;
Je sens comme autrefois le souffle de la brise…
Pourtant tout est changé !

Dans cette demeure,
Oh ! vous que je pleure,
Je vous cherche ; hélas !
Ombres bien aimées,
Ces portes fermées
Ne s’ouvrent donc pas !
Tristement j’avance ;
Partout le silence
Ou bien l’étranger,
L’étranger qui passe,
Et dont l’œil de glace
Vient m’interroger !

« Qui donc cherche-t-elle ? »
Ô douleur mortelle !
Tout s’efface ainsi…
Ma famille entière
Dort au cimetière…
Je suis seule ici !

II

Mais tandis qu’ici-bas notre âme inconsolable
Saigne et porte le deuil de tout ce qui périt,
À nos regards charmés la nature immuable,
Toujours jeune, sourit.

Voici le frais vallon où serpente la Torse,
Où le tremble argenté porte sur son écocre,

Des chiffres amoureux…
Ces flots forment encor de gracieux méandres,
Ces bois verts sont restés peuplés d’images tendres,
Ces coteaux ont gardé leurs contours vaporeux.
Les bastides, avec leurs toits coquets d’ardoises,
Parent leur seuil riant prêt à nous recevoir ;
Et dès l’aube, en chantant, les brunes villageoises
Lavent au blanc lavoir.

III

Il est un autre lieu pour moi toujours le même,
C’est l’église où mon front a reçu le baptême,
C’est mon vieux Saint-Sauveur
Au gothique portail couvert de figurines ;
Là, la prière et l’art, ces deux langues divines,
Parlèrent à mon cœur !

J’aimais l’enlacement de ces sveltes ogives,
Le beau temple païen sous la nef abrité,
L’orgue religieux dont les notes plaintives
Semblaient porter mes vœux à la Divinité.

Oh ! laissez-moi pleurer, rêver, prier encore,
Comme aux jours écoulés de cette pure aurore
Qui ne revient jamais !
Au passé laissez-moi rendre un pieux hommage,
Et repeupler ces lieux de la vivante image
De tous ceux que j’aimais.

IV

Où me conduisez-vous, en me parlant de gloire ?
Que cette salle est belle ! ici l’esprit humain
Semble, à notre néant opposant sa victoire,
Tracer de siècle en siècle un lumineux chemin.

Ces livres, sanctuaire où revit la pensée,
De tout ce qui fut grand gardent le souvenir.
Couvrant de leur éclat mon obscur avenir,
Quoi ! près d’eux vous m’avez placée ?

Là, des grands hommes, fils de ma vieille cité,
Les marbres animés, ainsi que dans un temple,
S’offrent à qui les contemple,
Rayonnants d’immortalité !

Et d’abord c’est Peiresc, ami de Galilée
Et de Campanella !
Grande âme que jamais une erreur n’a voilée,
Qui mesura son siècle et sut voir au delà.
C’est Vauvenargue, épris d’une morale pure,
Répandant sur nos maux sa sublime douceur,
Jugeant l’humanité sans blesser la nature,
En généreux penseur.

Enfin c’est Mirabeau, qu’il suffit que l’on nomme,
C’est Mirabeau tonnant du geste et de la voix,
Avec la liberté fondant les droits de l’homme
Sur d’éternelles lois !

Quelques autres encor dont la gloire s’élève
Ont leur image ici,
Et votre sympathie a caressé le rêve
De m’y placer aussi.

Ah ! je n’ai pas conçu cette orgueilleuse envie,
C’est la paix, non l’éclat qui convient à ma vie :
Fatigué de lutter,
Ce qui charme mon cœur, ce qui vraiment le touche,
Ce sont les mots d’adieu sortis de votre bouche,
Quand je vais vous quitter !

Vers nous il est si doux de voir des mains se tendre,
Voulant nous retenir ;
De saisir des regards attendris, et d’entendre
Des lèvres nous bénir !

Dans ce monde fécond en affronts, en injures,
À côté de l’envie et de la lâcheté,
Il est doux de penser qu’il est des âmes pures,
Qui versent leur dictame au poète insulté.

Ici, comme une sœur, vous m’avez accueillie,
Vous m’entourez encor à l’heure du départ.
Adieu, ne craignez pas que mon cœur vous oublie,
Ce cœur vers son berceau se tourne et se replie ;
Vous avez sa meilleure part !…

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