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Le lac de Côme – Albert Mérat

Le lac de Côme – Albert Mérat

I

S’il est un site, empreint de charme et de douceur,
Où la nature ait l’air souriant d’une sœur,
Tant elle prend pour vous de grâce caressante,
Tant la brise s’y joue exprès pour qu’on la sente,
Tant le ciel est profond et bleu, tant les maisons
Sont des nids chauds et blancs pour toutes les saisons,
Tapis sous le feuillage et sous les fleurs écloses ;
Tant est vive, le soir, l’odeur des lauriers-roses ;
S’il est un lieu baigné d’allégresse et de jour,
Où le cœur malgré soi soupire « mon amour ! »
Ô lac, ce sont les bords joyeux comme des fêtes,
Tes flots émus, chanteurs de strophes toutes faites,
Et le ciel répandant sa lueur au-dessus.

C’est ainsi qu’à mes yeux tes détours aperçus
À travers les villas rieuses de la rive,
Et parmi l’épaisseur et la frondaison vive
Des mûriers ronds et bas qui sont d’un vert obscur,
Surgirent, paysage étincelant et pur.

II

Le bateau va partir. Sur le quai l’on se presse.
Les journaux du matin, encor frais de la presse,
Arrivent, compagnons obligés du départ.
La vapeur a sifflé ; l’onde, comme un rempart
Ébranlé sous l’effort rude qui le secoue,
Avec de gros bouillons oscille sous la roue ;
Et, loin du va-et-vient des hommes sur le quai,
Emporte le bateau tumultueux et gai !

Et, debout sur le pont, je vois comme d’une île
La vieille cathédrale avec son campanile
Svelte, sur le ciel clair lignes de marbre blanc ;
Côme qui se blottit, voluptueuse, au flanc
Du coteau vert coiffé de ses deux tours gothiques ;
Puis les aspects nouveaux des cottages rustiques
Que l’on trouve en doublant les pointes de rochers.
Au sud, des murs de pierre abritent les pêchers ;
Car on suit de si près le bord, que l’on devine
Les secrets des jardins et l’haleine divine
Des oranges parmi les rayons du soleil.

Un pas de plus, tout change ; et le tableau vermeil
Revient transfiguré derrière un promontoire :
De petits ports, si clairs que l’on voudrait y boire,
Au pied de la maison qui semble gaie, exprès
Pour rire du feuillage austère des cyprès,
Protégent sûrement les barques balancées ;
Et, filles aux doux noms, les rives empressées
Vous dérobent et puis vous laissent voir leur sein.

Le bateau va de l’une à l’autre. Le tocsin
De la cloche parfois dérange l’harmonie
Du nonchaloir qui rêve et de la vague unie :
La roue en clapotant tourne dans les tambours,
Et le bateau s’arrête, avec des gestes lourds ;
Tandis qu’un batelet accoste, et vous envoie,
En s’en allant, le bruit d’une robe de soie.

III

C’est le milieu du lac : le courant plus profond
Nous porte vers le nord. Un cap se dresse. — Au fond,
Vers le midi, c’est Côme à l’horizon perdue.
Voici Lecco, de vos amours encore émue,
Doux Fiancés errants et que suivait mon cœur !
Pendant ce temps, le vent tombant comme un vainqueur
Bat le lac, prisonnier frémissant des montagnes.

Les rivages bordés de fuyantes campagnes
Vont se voiler de brume et perdre leur clarté.
Le flot que mord le vent saute, et heurte emporté
Menaggio, la ville où les filles sont belles,
Et, blancs cygnes mirant au lac leurs blanches ailes,
Les villages au bord des terrasses en fleurs.
À mesure qu’on va, le prisme des couleurs
Se résout en un ton plus grave, d’un gris sombre.
Les chatoiements exquis et les lueurs sans nombre
Des premiers plans soudain se sont brouillés. Plus haut,
Plus loin, de tous côtés, la splendeur sans défaut
Des neiges apparaît sereine et grandiose ;
Et grises, ou d’un bleu changeant, ou d’un beau rose,
Les Alpes au tableau font un cadre éclatant.

Accablantes beautés, et qui charment pourtant !
Car, en quittant des yeux leur menace lointaine,
Vous pouvez voir, au pied de la rive hautaine,
Les pins laissant tomber le baume et la fraîcheur,
D’où part une chanson suave de pêcheur.

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