Le Grand Pardon – Rainer Maria Rilke
On raconte, mais est-ce qu’on sait ?
Quelque part l’Ange de l’Oubli,
radieux, tend sa figure au vent
qui tourne nos pages. Borne pure.
Et derrière lui tout ce pays
que nul plus ne saurait apprendre :
qu’il faut avoir su, autrefois,
morceau par morceau, tel que nos sens
tel que la colère nous le cassait
à nos besoins. (Sans vouloir à présent
nier les inattendues guérisons
entre les choses, qui nous prenaient à témoins
sans que nous eussions jamais su les appeler…
Et malgré tout, les fruits
supportaient nos noms, et les astres
ne les secouaient que rarement :
ces noms spongieux qui buvaient des larmes…
Ces noms dont le plus tendre encor
n’est que le moule d’un cri).