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L’Arbre qui saigne – François-Paul Alibert

L’Arbre qui saigne – François-Paul Alibert

Ô bois qui sur la roche inclinante résonnes
Sous le vent ! bois sinistre et funèbre d’ormeaux
Dont une horreur sacrée habite les rameaux !
Par tes antres toujours obscurcis ! par les bonnes
Déesses dont les voix infernales te font
Retentir jour et nuit d’entretiens prophétiques !
Par l’effroi répandu sous tes arbres antiques !
Par ton ombre et le ciel qui couronne ton front
Sourcilleux ! par ta force et ta hauteur sublimes,
Toi dont le soir agite en bruissant les cimes !
Par ta vieillesse enfin ! je te conjure, ô bois
Solitaire et secret, qui me fus tant de fois
Propice, d’accueillir ma tristesse et ma plainte
Dont tu sauras former encore un nouveau chant !
J’ai dépassé la plaine et le côteau penchant
Où, sur l’émail de fleurs dont la prairie est peinte,
Croissent le frêne obscur et l’obscène figuier,
Et ce bel arbre au clair feuillage, l’olivier,
Cher, par ses doux rameaux peuplés de mille haleines,
À la divinité protectrice d’Athènes.
J’ai quitté ce qui fait mon bonheur, le verger
Fructueux et l’enclos sous le pampre sauvage
Qui s’enroule en festons, comme un thyrse léger,
Au mur qui tremble du jardin riche d’ombrage.
Pour gagner à mes vœux le priape indulgent
Qui mène le destin des plantes, leur mystère
Subtil et les progrès du germe sous la terre,
J’ai façonné moi-même, artiste diligent,
Une cruche rustique et belle où, dans l’argent,
Sur la déclivité sinueuse des anses,
Les nymphes, deux à deux, mènent un chœur de danses.
Sous un temple de vigne et de faux ébénier,
Au seuil de la fontaine oblique et tortueuse
Qui se cherche à travers l’herbe en fleurs qu’elle creuse,
J’ai consacré le vase ami de mon foyer.
Oui, j’ai connu les dieux, et j’aimai la sagesse,
Et j’ai souvent goûté leur approche et l’ivresse
De devenir moi-même un dieu, car j’honorais
Les vendanges en leur saison, et j’inventais
Alors, pour enchanter les heures, quelque fable
Alternée où, dans l’or d’un mètre ingénieux,
J’enchaînais, animés d’un dessein favorable
Aux hommes, et formant un chœur harmonieux,
Les Immortels nourris de lumière, les Muses
Familières, et Pan, le chèvre-pied divin,
Qui porte, en renversant son outre, au lieu de vin,
Un reste d’ambroisie à ses lèvres camuses.

Aujourd’hui je ne sais hélas ! quel déplaisir
M’éloigne de ces lieux d’où ma joie est absente.
Mon champ ne suffit plus à borner mon désir.
La promesse des fruits, leur jeunesse naissante,
Ne peuvent un seul jour contenter ma langueur,
Ni l’espoir qui s’attache aux récoltes fleuries.
Et, je vous cherche enfin, vastes mélancolies
Amoureuses, et vous, amertumes du cœur
Qui se nourrit sans fin de ce qui le déchire,
Vous, pleurs, complices vains d’un incertain délire,
Ô douceurs sans objet d’un tendre désespoir !
C’est pourquoi j’ai recours à ta sollicitude,
Et, dans ton sein funèbre, ô bois splendide et noir,
J’apporte à ton silence ami ma solitude
Et les hasards qui font ma course errante.

Ainsi
Qu’une lyre où résonne une rumeur sans nombre,
J’écoute les cyprès mélodieux ; voici
Déjà l’air où frémit leur haleine et leur sombre
Feuillage. Et toi, sublime arbrisseau, toi qui ceins
Ceux qui marchent vivants dans l’humaine mémoire,
Écarte ce laurier qui me parle de gloire,
Car je n’ai plus souci d’héroïques desseins
Moissonnés dans la fleur de leur tendre génie.
Je ne soupire enfin qu’après votre harmonie,
Arbres que j’aime, ô pins sacrés, amis du vent,
Dont la cime respire un éther émouvant,
Et qui, par ce murmure animant le silence,
Faites dans vos rameaux gémir la mer immense !
Arbre cher à mon cœur, arbre ami, laisse-moi
Prendre sur ton écorce un rameau, je te prie,
Car je sens que mon cœur se plaint de son effroi.
Plein d’une sourde horreur, le bois sanglote et crie.
Seul, je marche au hasard, et le ciel argenté
Par une lune froide et fumeuse d’automne,
Seul m’accompagne avec sa funèbre clarté.
Bel arbre, laisse-moi me faire une couronne.
De ta forte et mystique amertume veux-tu
Sur mon cœur essayer le charme et la vertu ?
Toi qui dans le secret des fêtes solitaires,
Célèbres Éleusis et ses divins mystères,
Laisse-moi détacher quelque branche, et mes mains
Exprimer tes parfums, ô dieu des aromates !

Mais j’entends retentir des accents plus qu’humains !
Est-ce toi qui, dans l’air plein d’épouvante éclates,
Ô panique fureur du chœur universel
Dont quelque astre ennemi trouble l’ordre éternel ?
La sylvestre rumeur chante et frissonne toute
En toi, prince des noirs cyprès et des ormeaux.
Et voici que je sens germer goutte après goutte
Comme une humeur vivante et chaude à tes rameaux !
Hé quoi ! tu saignes, pin fraternel, tu respires !
D’où vient que, si ma main t’éprouve, tu soupires ?
De quel subtil tourment tes membres offensés
Se tiennent-ils vers moi l’un sur l’autre pressés ?
Sous ton écorce un cœur souffrant se dissimule,
Et ta plainte promet d’ineffables douleurs
Parentes de l’ardeur secrète dont je brûle.
Dis-moi quel dieu caché verse par toi ses pleurs,
Et, captif de son âme en tes branches enclose,
Poursuit le cours obscur de sa métamorphose ?
Ou quel mortel encore, en toi-même expiré,
Sorti de sa mémoire oublieuse, s’irrite
Et gémit dans son sein tout à coup déchiré ?
Quel que soit le destin propice qui t’habite,
Parle, et sois animé d’un dessein bienveillant,
Mais épargne celui qui te crut insensible,
Et qui, pour échapper à ton souhait terrible,
T’environne d’un bras timide et suppliant.

— Si tu me vois, ami, sur tes mains incertaines,
Répandre la substance exquise de mes veines,
Et si, par ta ferveur juvénile outragé,
Un sang vif, en résine odorante changé,
Coule de ma blessure en humides aromes,
C’est que je fus jadis homme parmi les hommes.
Un dieu funeste, un dieu m’a fait ce que je suis,
Et l’amour par qui seul se brise ta poitrine
D’une douceur cruelle, inconnue et divine,
L’amour par qui ta bouche exhale ces ennuis
Mélodieux et chers qui font ton âme absente,
Rend encore ma cime ouverte et bruissante
À la plainte éternelle et vaste de mon cœur.

Je poursuivais d’un vœu tendre et mélancolique
Celle qui, sur les pas et les danses d’un chœur
Virginal, par le jeu léger de sa tunique
Et le nombre inspiré que dévoilait au jour
Une démarche heureuse empruntée aux déesses,
Régnait, et couronnait de fleurs ses belles tresses
Où brillait enlacé maint sinueux détour
De noire violette et de pâle jonquille.
Tu connais ces langueurs solitaires, ces pleurs
Silencieux, ce trouble et ces promptes chaleurs
Qu’une ombre vaine, un sein voilé de jeune fille,
Un sourire, font naître et décroître, selon
L’espoir dont la changeante humeur te sollicite,
Et l’incertain désir qui s’apaise et s’irrite
À la fois. Tel tu vois quelque jeune frelon,
Impatient de boire aux fondantes délices
Qu’amassent sous leurs fruits dorés, tièdes et lisses,
Les doux figuiers, présents favorables du ciel,
Emplir tout le jardin d’une aile bruissante,
Et, choisissant d’abord sa réserve de miel,
Tenter d’un trait gourmand la figue mûrissante,
L’entr’ouvrir, effleurer la prochaine, foncer
De l’une à l’autre, avide et jaloux d’épuiser
Les douceurs aux rameaux pendantes et vermeilles.
Mais bientôt, las d’aimer, au frais ombreux des treilles,
L’abondance et la fleur d’un mol et lent festin,
Il part, fait bourdonner le ciel de sa querelle,
Poursuit ses jeux ailés au soleil, et soudain
S’élance, dévoré d’une ferveur nouvelle,
Ivre de sa fureur, d’air sonore et d’azur.

Ainsi j’allais, aimant l’amour et ces orages
Où s’agite au hasard quelque délire impur,
Et cherchant dans la marche errante des nuages
Et les ombres que font les vagues sur la mer,
Mon âme ardente et triste en ses incertitudes.
Mais dans mon cœur nourri de son délice amer,
Je n’aimais que moi-même et mes inquiétudes.
Et si, d’un clair sourire et d’un visage en fleur,
Pliante et belle aux yeux comme un rameau pleureur,
Celle qui fit ma force et ma douceur de vivre,
M’accueillait, et de loin m’invitait à la suivre,
J’hésitais, éperdu de tendresse et d’émois,
Ivre de tant de grâce, anxieux à la fois
De fuir et de répondre à sa sollicitude.
Et je vous poursuivais alors, ô solitude
Chère, fervents déserts moins profonds que mon sein
Où je ne formais point de trop riche dessein
Pour peindre vos contours et vos métamorphoses,
Espaces habités par mes rêves, désirs
De renfermer le ciel dans mes mains entrecloses !
Et je vous ai connus aussi, discrets plaisirs
Des bois, et toi, fraîcheur complice des fontaines,
Quand, plein d’un sourd désordre et délaissant les plaines,
Et baisant sur le goût de mes lèvres l’odeur
Des roses que l’automne étouffe dans sa brume,
Je venais, las et seul par le matin qui fume,
M’enivrer d’une tendre et douloureuse ardeur,
Et tous les jours forger quelque image nouvelle.

C’est Aphrodite, ami, qui m’a perdu, c’est elle
Qui, pour mieux se jouer de ma fortune, a pris
Les traits d’une déesse infernale, et ces charmes
Trop doux par qui le cœur attache trop de prix
À la douceur perfide et subtile des larmes.
C’est elle qui fomente en nos esprits secrets
Ces rares déplaisirs, ces précieux regrets,
Et ces chagrins amis caressés en silence.
Mais malheur à celui qui met sa complaisance
À prolonger l’éclat de sa jeune candeur,
Et de sa volupté se fait une amertume !
S’il jouit avec art de sa propre pudeur,
Loin de céder aux dieux avec grâce, il assume
L’inextinguible feu d’un courroux immortel.
D’un cœur simple et soumis les dieux veulent qu’on aime.

Et je souffre aujourd’hui d’expirer par moi-même
Tous les bruits de la terre et tous les vents du ciel,
Et j’ai pour compagnons sur ces hauteurs funèbres,
Exemples animés d’infortunes célèbres,
Arbustes éternels dont les maux sont les miens,
Et dont j’accueille ici les muets entretiens,
Celle qui, par un bouc lubrique poursuivie,
A senti tout à coup sa tendre et faible vie
Bruire et se résoudre en milliers de roseaux,
Et le languide amant de sa beauté, Narcisse
Enfant, qui se plaisait aux sources, et des eaux
À voir monter vers lui son image qui glisse,
Évanouie en fleur et penchante, à travers
Le fluide baiser de la nymphe jalouse.
La vierge qui, fuyant l’horreur d’être l’épouse
Du dieu qui sait unir la mélodie aux vers,
En échange d’un vœu si cruel à sa gloire,
Vit, gémissante et lasse enfin de supplier,
Ses membres délicats terminés en laurier,
Offre aussi les rameaux où survit sa mémoire
À la roche exécrable où j’atteste les airs,
La mer sinistre et douce et les astres amers
Disposant leur couronne éclatante et nocturne
En offrande à ma cime affreuse et taciturne.
Et j’exhale sans fin, pour charmer mon ennui,
Un murmure évasif et semblable à celui
Dont la cigale en pleurs, captive harmonieuse,
Enchante sa prison légère de jonc vert.

Toi qui viens, d’une main prophétique et pieuse,
Arrachant quelque branche à ce tronc entr’ouvert,
Rendre un nombre à ma plainte indistincte et la force
À mon sang de couler sous sa rugueuse écorce,
Recueille les conseils de l’arbre fraternel.
Je ne puis rien distraire à mon sort éternel
Ni retourner jamais à ma forme première.
Toi que nourrit du moins une libre lumière,
Écoute la leçon qu’exprime mon malheur !

Ne te fais pas un bien d’une vaine douleur,
Quitte ces lieux cachés, redescends vers les plaines.
Ne cherche dans l’air tiède et ses molles haleines
Que le présage heureux d’un favorable jour.
Ne livre point ton âme en proie à la tristesse.
Sans souci de ta gloire abandonne à l’amour
Un cœur qui met son prix dans toute sa tendresse
Et dont la confiance est toute la vertu.
Ne te délecte point à tes plaisirs moroses,
Enfin préfère au noir cyprès, même vêtu
De sa jeunesse, même enguirlandé de roses,
Le saule qui se plaît au fluide discours
D’une onde poursuivant son sinueux décours.
Détourne-toi surtout des pins sacrés et sombres.
Pour avoir trop aimé leur funéraire orgueil,
Leur farouche amertume et leurs perfides ombres,
Et les rameaux qui font sonore leur accueil,
Je me suis vu changer en l’un d’eux, et j’essuie
La chaleur dévorante et la féroce pluie,
Et je reproche au ciel mes membres déchirés
Qui, par le seul tourment d’une main qui me blesse,
Reviennent pour un jour à leurs sens délivrés.

Toi, ne m’imite point, prends garde à ta sagesse,
Et cultive les fruits divers de tes jardins.
Abrite et reconstruis de tes prudentes mains
La muraille où le cep chargé de longues vignes
Vient tortueusement boire les pleurs du toit.
Sois content de l’azur adorable où l’on voit
Les doux nuages blancs s’enfler comme des cygnes,
Et, si tu veux chanter, ne cède pas aux chants
Que la douleur enfante et nourrit de ses larmes,
Mais célèbre le cours des heures et leurs charmes.
Consacre ta louange exquise aux soins touchants
Que veut le clair trésor de la ruche pressée.
Peins les fleurs, leurs bienfaits, et ta vieille maison
D’une treille de pampre encore entrelacée.
Aime enfin, sens-toi vivre, et que chaque saison,
Printemps, été splendide, hiver ou trouble automne,
Te tresse en abondance une vive couronne
Avec toute ta force et toute ta beauté.
Fais-toi de ton travail ta seule piété,
Mais apprends, ô mon fils, par-dessus toute chose,
À l’heure de pencher vers ta métamorphose,
Le secret de mourir avec simplicité.

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