
La beauté des reflets – Maurice Magre

Je quitterai un soir la terre des hommes et tu demeureras toute seule.
C’est pourquoi je tiens à te dire la parole essentielle de la vie.
Allume la lampe, ô ma bien-aimée, car pour que ceci soit énoncé les
meubles et les visages doivent avoir leur vêtement de clarté.
Toutes les choses ont un reflet qui est la vraie substance du monde. Les
eaux immobiles sont phosphorescentes, les prunelles miroitent, il y a
des parcelles lumineuses qui flottent au ras des terres labourées et que
n’a pas engendrées la lune. La matière s’efforce de dégager l’âme.
Toutes les lumières sont belles excepté celle qui vient de l’or.
Du monde des formes apparentes, il ne faut aimer que les reflets, le
luisant des laques, le poli des cristaux, le mat endormi des jades, les
étincelles des soies précieuses et des chevelures. Le bien et le mal
sont dans les reflets et les uns sont purs, les autres impurs. O ma
bien-aimée, ne prends jamais l’or dans tes mains divines.
Car Ahriman, dont il est parlé dans les livres Zend, Iblis, le
tentateur, Satan dont les prêtres chrétiens menacent les enfants ne sont
que les incarnations de l’esprit de l’or, l’esprit mauvais qui fait
rétrograder l’homme sur la route. Marche en avant, ô ma bien-aimée,
conduite par les reflets spirituels et tourne ta face vers le soleil.
Dans le jardin, là où sont les ronces et les orties, fais un grand trou
et enterre l’or. Demeure dans ta maison sans or ou vêtue d’une robe sans
franges, avec des mains sans bagues, va-t’en au loin, à travers la vie.
Il y a bien moins d’actions mauvaises qu’on ne croit si l’on a une
pensée haute. Vis dans le temple ou dans les bouges, avec les sages ou
les mendiants, donne ton corps à tous les hommes si cela te plaît, mais
n’en reçois pas une pièce d’or.
Cherche les reflets, ô ma bien-aimée, ils sont la substance, ils sont la
beauté. Plus tu les chercheras, plus il y en aura et à la fin tu
marcheras enveloppée de lueurs comme une princesse entre dans une ville
au milieu d’une pluie de lotus bleus. Et s’il t’arrivait une fois, dans
la splendeur d’une demeure ou devant les statues des dieux d’être prise
par l’attrait de l’or, souviens-toi de cette pensée que je te lègue et
qui est le meilleur de mon esprit, le reflet de moi-même qui
t’accompagnera, ô ma bien-aimée. Toutes les lumières sont belles excepté
celle qui vient de l’or.






















