
Jean-Joseph Vadé — Il a mis les Halles en vers, et inventé un genre

1719 — 1757
Je suis amoureux très-fort
(En vla pour jusqu’à ma mort)
De la plus belle parsonne
Qui gn’aye dedans Paris,
Lettres de la Grenouillère
En vla, parsonne, gn’aye : ce n’est pas de l’orthographe fautive, c’est une transcription. Vadé note comment on parlait aux Halles de Paris vers 1750, et il le fait avec une précision d’oreille remarquable.
Il a créé pour cela un genre entier, qu’on a appelé le poissard — du nom des marchandes de poisson — et qui a fait fureur pendant trente ans.
Ce que cela veut dire, écrire poissard
Le XVIIIe siècle raffinait. On écrivait des bergeries, des odes, des tragédies en alexandrins. Vadé fait entrer dans la littérature les crocheteurs, les harengères, les charretiers, avec leur langue, leurs querelles et leurs amours.
Ce n’était pas de la sociologie : c’était un divertissement pour les salons, qui trouvaient cela délicieusement vulgaire. Il faut le dire, sinon on lui prête des intentions qu’il n’avait pas.
Mais l’oreille est vraie, et c’est ce qui reste. Les Lettres de la Grenouillère — correspondance amoureuse entre deux gens du peuple — sont un document de langue en même temps qu’une farce.
Le reste
Il y a aussi des fables et des pièces de circonstance : « L’Âne et son maître », « Le Miroir de la vérité », « L’Écolier et la férule », « Le Joueur de gobelets et les villageois ».
Et deux « Vers pour être mis au bas d’une estampe » — genre entièrement disparu, où l’on commandait au poète une légende de gravure, comme aujourd’hui une accroche publicitaire.
Trente-huit ans
Il a écrit une soixantaine de pièces pour l’Opéra-Comique et les théâtres de la Foire, dont Les Troqueurs, qui compte parmi les premiers opéras-comiques français.
Il est mort en 1757, à trente-huit ans. Le genre poissard lui a survécu jusqu’à la Révolution, qui a rendu la chose beaucoup moins amusante.
Choix de textes
- Lettres de la Grenouillère — Une correspondance amoureuse entre gens du peuple. Document de langue et farce.
- Les Troqueurs — L’un des premiers opéras-comiques français, en 1753.
- Lettre de Cadet Eustache — Un prénom des Halles, et toute une prononciation notée à l’oreille.
- L’Âne et son maître — La fable, après La Fontaine et sans complexe.
- Le Miroir de la vérité — L’apologue moral, exercice obligé du siècle.
- L’Écolier et la férule — La correction scolaire, sujet qu’on traitait alors en riant.
- Le Joueur de gobelets et les villageois — Le bonimenteur de foire, milieu qu’il connaissait bien.
- Le Beurre — Un sujet que la poésie de 1750 n’était pas censée toucher.
- Vers pour être mis au bas d’une estampe représentant la place Maubert — Une légende de gravure sur commande. Le genre a entièrement disparu.
- Vers pour mettre au bas du portrait d’une personne laide — On commandait cela aussi. La cruauté était un service.
Pour le lire
Lettres de la Grenouillère (1749) · Les Bouquets poissards — l’acte de naissance du genre poissard.
Les Troqueurs (1753) — parmi les premiers opéras-comiques français.
Une soixantaine de pièces pour l’Opéra-Comique et les théâtres de la Foire.
Guillain Méjane






















