Sélectionner une page

Harmoniques – François-Paul Alibert

Harmoniques – François-Paul Alibert

C’est par une nuit pluvieuse et sans lune,
C’est par une nuit pluvieuse qu’il est venu.
On ne l’attendait pas encore,
On le croyait endormi sous l’écorce
Des saules et des tendres peupliers
Où l’hiver le tenait sur lui-même plié.
Il y avait un reste de neige
Au creux des tuiles et sur les berges.
Il ne ventait pas, il faisait nuit,
On n’entendait tomber que la pluie,
Longue, noire, tranquille et tiède.
Alors il s’est insinué comme un voleur,
À pas de velours, dans l’air humide.
Ce n’était qu’un souffle, une odeur,
Une haleine de bourgeons et de feuilles
Dont le cœur était tout amolli,
Il essayait sa jeune force.
Le lendemain, il était là, grelottant et nu,
Mais tout impatient d’éclore,
Et c’est ainsi qu’il est venu.

Au prochain sureau choisis et coupe,
Entre toutes les jeunes pousses,
Une branche droite et sans nœuds.
Vide-la de sa moelle blanche et spongieuse,
Alternativement perce-la de sept trous,
Puis assieds-toi, ferme les yeux et souffle.
Ce que tes lèvres et tes doigts peignent dans l’air,
À travers cette tige creuse :
Un tronc noir de chaleur, de vieillesse et d’abeilles ;
Une fontaine opaque où pèse la torpeur
De l’après-midi lourd et moite ;
La roche branlante et chauve où l’on voit
Pendre ensemble la ronce et la chèvre
Qui broute et tout à coup s’arrête,
La gueule pleine d’herbes, et regarde ;
Le silence qui brûle et bourdonne au soleil ;
Des arbres d’or que l’azur sépare
Et qui somnolent sous leur feuillage accablé ;
L’horizon qui poudroie et vibre ;
Toute la terre au loin qui s’écoute bruire ;
Ce qui passe enfin dans ta flûte, c’est l’été.

Donnez-moi des grappes par centaines,
Des grappes rouges, blanches et dorées,
Donnez-moi des grappes à mains pleines
Et conduisez-moi sous les vergers.
Je veux goûter l’ombre et les treilles,
Mettez-moi nu, car je me meurs.
Entassez les raisins dans les corbeilles,
Sur ma bouche exprimez-en la liqueur,
Faites au long de tous mes membres
Dionysos pourpré ruisseler et rougir.
Donnez-moi des pêches et des prunes aussi,
Des pêches en forme de joue et couleur d’ambre,
Des prunes des jardins, fauves et violettes,
Dont les fentes étroites et longues appellent
D’autres beautés, brûlantes et secrètes.
Je ne veux pas de vin, non, le vin rend ivre,
Je ne veux boire qu’à même les fruits.
Et que je sente, enfants, à travers leur chair mûre,
Mes mains s’emplir de vos naissantes mamelles,
Et vos lèvres vierges de duvet,
Mangeant sur ma chair les grains et les pulpes,
Aspirer mon âme au dehors,
Et faire en moi couler tout le sang de l’automne !

Bel hiver, hiver, clair hiver,
J’ai taillé dans ta robe de gel,
Un morceau de glace aiguë et luisante
Que je tiens bien haut contre le ciel,
Pour y voir reflétée, irisée et fondante,
Ta face adolescente et claire
Sous ton front couronné d’herbes de givre.
Tu n’es pas le vieillard aux yeux obscurs et tristes
Que l’on peint, dispensant vents et neiges,
Mais tu marches splendide et nu comme un dieu,
Et le sourire de ta bouche jeune et cruelle
Est doux et perçant comme les flèches de l’amour.
Bel hiver, mon amant, mon époux,
Blesse-moi de tes pointes dures,
Pénètre-moi de ta vertu,
Et rends-moi semblable à toi, car je t’aime,
Bel hiver, hiver, clair hiver.

Archives par mois